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Francisco Varela, passeur entre science et Dharma

Comment "traduire" scientifiquement les notions fondamentales du Dharma dans le but d’enrichir réciproquement la science et le Dharma.

Par Sofia Stril-Rever

Home page de Francisco Varela sur le site du CNRS

web.ccr.jussieu.fr/varela/

Un article paru dans Le Monde du 31 mai 2001

Francisco Varela : La vocation des sciences biologiques

http://www.lemonde.fr/rech_art/0,5987,190532,00.html

Une bibliographie succinte :

– Autonomie et connaissance de Francisco J Varela. Broché (1989)

– L’inscription corporelle de l’esprit de Francisco J Varela, et al. Broché (1993)

– Passerelles : Entretiens avec le Dalaï-Lama sur les sciences de l’esprit de J.W. Hayward (Sous la direction de), Francisco J. Varela. Broché (1995)

– Invitation aux sciences cognitives de Francisco J Varela. Poche (1996)

– Dormir, rêver, mourir de dalaï-lama XIV Tenzin Gyatso, et al. Broché (1998)

– Passerelles de dalaï-lama XIV Tenzin Gyatso, et al. Poche (2000)

Francisco Varela est directeur de recherche au CNRS où il dirige l’équipe de "Dynamique des ensembles neuronaux" au laboratoire des neurosciences cognitives àl’hôpital de la Salpetrière àParis. Il a publié plusieurs entretiens avec le Dalaï-Lama et des chercheurs occidentaux sur la nature de l’esprit, organisés par le Mind and Life Institute. Dans cette courte allocution, il explique comment "traduire" scientifiquement les notions fondamentales du Dharma dans le but d’enrichir réciproquement la science et le Dharma.

Une partie de ma vie s’est passée àredire le Dharma dans nos langues

On peut faire aujourd’hui un constat historique concernant vingt-cinq siècles d’histoire du Dharma et ce constat est très impressionnant. Chaque fois que le Dharma migre soit vers au sud de l’Inde vers les pays d’Asie du sud-est, soit au Japon, soit au Tibet, il démontre une grande capacité de transformation interne. Cette vitalité provient du noyau fondamental des vérités de base du Dharma qui sont reformulées selon le lieu ou l’époque.

J’ai rencontré le Dharma il y a trente ans et ma vie en a été transformée. Une partie de ma vie s’est passée àredire le Dharma dans nos langues, àle reformuler conformément ànos modèles de pensée, dans un parti pris de radicale innovation. C’est en réalité le respect de la tradition elle-même qui a inspiré un tel élan en avant. L’entreprise toutefois est risquée. Il faut se mettre en marche dans un processus de réinvention au sein duquel on ré expérimente ce qui, dans le Dharma, est central et unique.

Nous disposons de formes, d’outils, d’un matériel appartenant àla forte et riche tradition occidentale où la science et la technologie sont des phénomènes culturellement d’une grande richesse. Le Dharma a des racines profondes, créatives en occident. Pour qu’il y ait dialogue entre la science et le Dharma, il faut réaliser une symbiose avec la tradition scientifique.

Historiquement, la Renaissance est l’exemple d’une symbiose de la science et de la tradition arabe. Les textes de philosophie, les mathématiques et la médecine transmises par les Arabes étaient des éléments étrangers, exotiques àl’époque, tout comme le bouddhisme l’a été et l’est encore dans notre culture. Mais le ferment de créativité des mathématiques, de l’algèbre arabes ont été des facteurs de puissant renouvellement. L’esprit occidental se les est appropriés, les a transformés dans ce qui est devenu une science. De même, dans le dialogue entre science et Dharma, il faut engager àfond un travail de transformation mutuelle. Il ne s’agit pas de dresser un tableau comparatif entre science et Dharma, mais de s’embrasser pour s’échanger. Je suis scientifique et j’ai pour la science une passion. Mon engagement dans le Dharma par ailleurs a fait de moi un passeur entre science et Dharma.

Le bouddhisme n’est pas une religion, c’est un point essentiel, et de ce fait, il n’y a pas eu d’obstacle àson implantation en occident. D’autant que le bouddhisme est très proche de la science. Il partage avec elle la même attirance, le même amour pour l’expérience directe, pour l’esprit critique, non-dogmatique. L’une et l’autre procèdent par validation au moyen de l’expérience. Nous accédons àune connaissance profonde de ce qui nous est léguée par la tradition dans la pratique et la méditation sans lesquelles la connaissance reste lettre morte. Le savoir, au sens bouddhiste ou scientifique, n’est pas une connaissance abstraite. Il est ancré dans la vie, il doit tracer son propre chemin.

Science et Dharma réunis dans une nouvelle science de la conscience

D’entrée, a été avérée une grande facilité de dialogue entre la science et le Dharma. Depuis quinze ans, j’ai participé àdes rencontres entre les scientifiques et le Dalaï-Lama sur les thèmes de la réalité, la vie, la mort, la conscience. Pour les participants étrangers au Dharma, le Dalaï-Lama représente un maître familier du dialogue avec les occidentaux. Jamais il n’utilise la vérité, jamais il ne prétend détenir toute la vérité. Des notions bouddhistes telles que l’interdépendance, la non-substantialité ou la causalité, sont applicables dans les domaines de la physique comme de l’écologie.

Le principe que rien n’existe par soi-même, que tout existe dans le lien avec d’autres phénomènes est avéré dans l’existence non-existante que nous attribuons au rayon laser, aux phénomènes atmosphériques, au langage, au corps ou àl’esprit. La science qualifie ces phénomènes d’ "émergents" et même si l’existence est tangible, notre esprit agit sur le monde, on ne reconnaît plus àl’existence la substantialité au sens aristotélicien de ce concept.

Ce qui vient en interdépendance est caractérisé par l’évanescence, la fragilité. Il y a apparition de moments de l’esprit, les skhanda en terminologie bouddhiste, qu’on peut également exprimer dans le vocabulaire scientifique de la compréhension du monde. Le Dalaï-Lama s’est montré tout particulièrement favorable àl’idée de redire toutes les notions bouddhistes de façon plus directe et plus fraîche. Il a même demandé que la traduction scientifique des concepts bouddhistes puisse être mise àla disposition des jeunes moines tibétains, de sorte que serait créé un vocabulaire alternatif totalement compatible avec la tradition du bouddhisme vajrayana.

Ce qui a manqué àla science est le lien de l’esprit avec l’engagement, avec le vécu personnel. Ce vécu personnel n’était pas pris en compte dans le cadre d’une science qui avait renoncé àécouter les phénomènes. Au contraire, la science contemplative marque une tendance àl’ouverture. Les scientifiques ont besoin de rentrer àl’intérieur du phénomène de l’esprit et de la conscience. Depuis vingt ou trente ans, on a assisté àl’essor d’une science de la conscience qui redécouvre qu’on ne peut faire l’économie de la capacité introspective de l’individu. Or le bouddhisme est riche de l’exploration de la conscience, il enseigne àméditer, àhabiter son esprit. Et ce savoir représente des pépites d’or pour la nouvelle science de la conscience. L’exploration et la pratique de l’esprit issues du Dharma sont les moyens de la sagesse traditionnelle qu’il s’agit de traduire pour réinvestir le phénomène de la conscience analysé par la science.

Il y a d’énormes écarts bien sà»r entre la science et le Dharma, mais une grande capacité d’influence réciproque. Pour l’avenir, je n’imagine pas de cassure entre la science et le Dharma mais plutôt l’incorporation entre les deux. La science peut être infusée de la tradition spirituelle, sans rupture avec le monde naturel parce que la conscience est un phénomène naturel et que la nature est une manifestation de l’esprit.

Allocution prononcée lors du congrès de l’Union bouddhiste européenne, le 18 novembre 2000, àl’UNESCO. Compte rendu autorisé par Francisco Varela.

Novembre 2000




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