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Vérité et illusion

Il ne faut pas passer sa vie àvagabonder. Tu cherches une maison alors que tu en as déjàune. N’en construis pas une autre.

Par Kodo Sawaki

Chacun souhaite avoir une bonne mémoire pour se souvenir de ce qu’ont dit et écrit les autres
mais, en ne faisant que mémoriser ce qui a été fait, nous vivons d’importations et réduisons àrien notre individualité et notre originalité. Par ailleurs, il est fort gênant de tout oublier. Alors, vaut-il mieux avoir une bonne ou une mauvaise mémoire ? Est-il préférable d’oublier ce qui a été dit ? Est-il préférable de s’en souvenir ? Où est la vérité ? Je l’ignore.

Shakyamuni a dit « Il ne faut pas passer sa vie àvagabonder. Tu cherches une maison alors que tu en as déjàune. N’en construis pas une autre.  »

Les hommes passent leur temps àdéménager. Ils déprécient ce qu’ils ont et courent après autre chose. Il suffit d’observer un enfant pour comprendre. Ce qu’il possède ne l’intéresse plus dès qu’il voit autre chose. C’est ce qu’entend Shakyamuni par "vagabonder". Nous cherchons ce qui nous plaît, mais notre point de vue change constamment. Shakyamuni nous dit : « Tu as déjàune maison, n’en construis pas une autre !  »

Chacun de nous n’est-il pas né avec un visage, un cerveau, un corps ? Alors, repose en paix dans ta demeure, sans aller chercher ailleurs. Néanmoins, nous autres, nous avilissons ce que nous sommes, nous avilissons l’instant que nous vivons, nous avilissons le lieu où nous vivons et nous partons en quête d’autre chose.

Il est écrit dans le Sutra du Lotus : « Le trésor se trouve tout près de toi.  » L’ultime lieu de paix n’est pas aux confins de la terre. Il est ici, la vérité est si proche et tu ne la vois pas ! Tu pars loin, très loin chercher le Bouddha et le satori, et tu tombes en enfer. Tu te hâtes dans la confusion et la précipitation, quand tu arrives, il n’y a rien. La brume soudain se lève : ce n’était qu’un mirage. Tu veux revenir au pays d’où tu viens, mais tu t’aperçois que tu es maintenant entouré de montagnes acérées comme des lames et qu’il n’y a plus de retour : c’est l’enfer de l’homme mourant dans le désert.

On veut s’échapper d’un monde que l’on juge détestable mais, après l’avoir quitté, on le regrette comme un paradis perdu. Les hommes veulent toujours partir ailleurs et quand ils arrivent àdestination, ils ont le sentiment d’être un rat dans un égout et le pays d’où ils viennent leur paraît plus merveilleux.

Il faut voir le monde tel qu’il est. J’ai connu un professeur de philosophie souffrant de tuberculose, qui passait son temps àlire des livres de philosophie. Il me disait qu’il se battait avec la vérité. En fait, il est mort subitement d’une hémorragie pulmonaire en crachant le sang sur son journal. Peut-être est-il mort sur le champ de bataille, mais ce n’est pas avec la vérité qu’il se battait, c’est avec ses chimères.

La vérité n’est pas un concept raide et figé. On ne peut pas la répertorier ni la ranger dans une boîte. Ce n’est pas une chose dont on peut dire qu’elle est ici ou là. La vérité est ce qui est, la manière d’être des choses, aussi imparfaites soient-elles. La vérité est là, sans qu’on la cherche, sans qu’on la fuie. Vérité ? Illusion ? Ce ne sont que des mots éphémères, des expédients, des circonstances par lesquels nous nous faisons gruger. Plus que par la réalité des faits, les hommes se font avoir par la terminologie qui accompagne notre civilisation. Le poète chinois Hakurakuten a écrit « Pourquoi me battre avec les cornes de l’escargot ?

« Je suis une étincelle entre deux silex J’accepte la fortune, j’accepte l’infortune, bien plus, je m’en réjouis
Je reste bouche bée, sans rire, comme un idiot.  »

Comment se battre avec les cornes de l’escargot qui se rétractent dès qu’on les touche ? Vérité et illusion sont des mots aussi fugaces que les cornes de l’escargot. La vérité ne se trouve pas dans le vocabulaire figé que l’on apprend dans un manuel de philosophie. Cette vérité-làn’est qu’un bagage qui sert àpasser des examens.



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