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La relation àl’autre, dans le bouddhisme

Par Stephen Batchelor

Imaginez trois personnes assises devant vous : un ami(e), un ennemi (c’est-à-dire une personne avec qui vous avez une relation conflictuelle), et un inconnu, un étranger.
(Ne vous souciez pas des détails, ressentez simplement leur présence comme s’ils étaient làet que vos yeux étaient fermés.)

Considérez-les àtour de rôle, en remarquant combien l’image que vous en avez vous met dans un état particulier. Si l’ami(e) vous rend serein et calme, l’ennemi (au cours de cet exposé je vais l’appeler William) vous met mal àl’aise et vous rend nerveux, tandis que l’étranger (par exemple la femme àla caisse du supermarché) ne vous inspire qu’un désintérêt courtois.

Qu’est-ce qui, chez eux, provoque ces impressions ? Peut-être qu’un incident - quelque chose qu’ils vous ont dit ou fait, la façon dont ils vous ont regardés - devient un instant déterminant, et l’image que vous conservez d’eux se fige en une photographie.

Pour ceux que vous connaissez bien, l’image est retouchée et constamment mise àjour, mais pour ceux que vous admirez ou dédaignez, et ceux auxquels vous n’attachez aucune importance, une brève entrevue peut les réduire àune image qui devient toujours plus inflexible avec le temps.

À chaque fois, votre impression sur les autres se fonde sur la manière dont ils vous ont fait vous sentir : vous aimez ceux qui vous font vous sentir bien, et vous détestez ceux qui vous mettent mal àl’aise. Pour les autres vous n’éprouvez généralement qu’indifférence.

Restez un moment avec ces images et avec les sentiments correspondants. Observez comme la façon de percevoir les gens renforce les sentiments que vous éprouvez àleur égard.
Et remarquez comme ce que vous éprouvez àleur égard renforce la perception que vous en avez.

L’image de l’autre finit par être un mélange flou de faits objectifs (long nez, port de lunettes, calvitie) et d’idées que vous avez àson sujet (arrogant, bête, ne m’aime pas).
Ainsi, en plus d’être une personne de plein droit, l’autre joue un rôle dans notre propre psychodrame intérieur. Il est de plus en plus difficile de le dissocier de cette représentation émotionnelle résultant de nos propres désirs et de nos propres peurs.
Comment échapper àce piège ?
Certainement pas en prétendant se sentir autrement.
Mais peut-on essayer d’aborder les choses autrement ?
Après tout nous sommes libres de choisir comment nous percevons le monde.
Après réflexion, nous allons peut-être réaliser que nos sentiments àl’égard des autres reposent presque entièrement sur l’image que nous avons d’eux.
Le préjugé peut être créé par la couleur de la peau, la nationalité, la religion, ou une appartenance politique particulière.

Ce type de méditation questionne directement les images figées que nous entretenons àpropos des autres. En suspendant nos jugements nous sommes en mesure de les voir sous un jour nouveau.

Mais reprenons la méditation.
Commençons par l’amie. Imaginons-la bébé, àla naissance, couverte de sang. Imaginons ce nouveau né grandir, devenir une enfant, puis une adolescente, une jeune femme, jusqu’au jour où nous la rencontrons pour la première fois.
Essayons d’imaginer ses espoirs et ses rêves avant même qu’elle ne se doute de notre existence.
À présent, pensons àelle comme àquelqu’un qui tient àses idées et àses sentiments tout comme nous nous accrochons mystérieusement aux nôtres.
Enfin, projetons-nous dans le futur, voyons-la prendre de l’âge, tomber malade, vieillir et mourir.

Maintenant tournons-nous vers l’ennemi et l’étranger, et faisons de même jusqu’àce que trois êtres humains se trouvent en face de nous, égaux devant la naissance et égaux devant la mort.

Cette perspective affecte-t-elle nos sentiments pour chacune de ces personnes ?
Sommes-nous capables, même un instant, de les considérer dans leur autonomie, leur mystère, leur majesté ou leur tragédie ?
Pouvons-nous les voir comme des fins en elles-mêmes plutôt que comme des moyens ànos propres fins ?
Remarquons-nous combien l’image que nous nous sommes construite d’eux est restrictive et sélective ?
Pouvons-nous renoncer àla soif d’étreindre l’amie et de chasser l’ennemi ?
Pouvons-nous aimer l’étranger ?

Si je trébuche et me cogne le genou sur le trottoir, ma main va instinctivement se porter àce genou pour soulager la douleur. Je m’assois et je le masse. Je constate les dégâts, puis je me relève et rentre chez moi pour le soigner. Cependant, seul le genou souffre. La main qui s’est porté au secours du genou n’a pas été touchée ; pourquoi s’est-elle portée au secours du genou ? Idem pour l’Å“il qui a inspecté la blessure ...

Autre exemple :

Par sa voix entrecoupée, quand ma compagne m’ouvre la porte, m’accueille d’un sourire et m’embrasse, je sais qu’elle est troublée. À cet instant, son angoisse me transperce, et je crois deviner que c’est àcause de ce que William lui a dit ou fait. Je participe intimement àson angoisse tandis qu’elle me relate les événements. Pourtant, je n’ai pas subi la souffrance qu’il lui a infligée.

Dans ces moments-là, la compassion est naturelle et immédiate : je réponds àla souffrance de ma compagne comme ma main répond àmon genou. Mais lorsque je croise un clochard dans la rue, peut-être ne vais-je éprouver qu’une simple gêne ou de la pitié !
Et si j’apprends que William a subi un revers, peut-être vais-je secrètement me réjouir, même si je prétends être vraiment désolé pour lui !

Ma compassion s’étend volontiers àceux qui sont de mon côté par rapport àcette barrière invisible m’isolant du reste du monde. Mon genou, mes amis, ma famille, ma communauté, mes collègues, tous relèvent du moi ou du mien. Le besoin d’appartenance et la peur du rejet nous font exagérer les liens qui nous unissent - des aïeux communs ou une préférence arbitraire pour la même équipe de foot -, et cela renforce la perception qu’il y a nous et eux.
En érigeant cette barrière invisible, une fois encore, la perception détermine mon humeur : pour ce qui est de nous, tout va bien, et pour ce qui est d’eux, j’éprouve de l’aversion ou de l’indifférence.

Mais heureusement ce n’est pas toujours le cas. Parfois, la barrière disparaît. Je m’émeus de la situation de ceux que je ne connais pas et que je ne connaîtrai probablement jamais : l’enfant affamé, le chien abandonné, les colonnes de réfugiés. Mon univers est brusquement transfiguré par le sourire d’une vieille dame assise sur le banc d’un parc ; et quand je rencontre finalement William et qu’il me dit combien il a peur d’annoncer àquiconque qu’il est séropositif, tout mon ressentiment àson égard s’évanouit, et je partage son chagrin et sa peur.

Dans ces moments-là, je vis dans un monde où tout ce qui vit est uni par cette même aspiration àsurvivre et àne pas être blessé. Je reconnais l’angoisse des autres non pas comme étant la leur, mais comme étant la nôtre. C’est comme si la vie dans sa totalité se révélait être un organisme unique : se porter au secours d’une personne en détresse est tout aussi naturel que ma main qui se porte au secours de mon genou blessé.

Tant que la compassion est sous l’emprise de l’égocentrisme, elle se limite àceux que nous considérons être de notre côté. La force de cette emprise agit telle une convulsion s’emparant du corps, des émotions et de l’âme.
Elle est si familière qu’on ne s’en aperçoit pas ou qu’on trouve cela normal.

Quand le regard d’une vieille dame nous libère un peu de cette emprise, le monde est transfiguré, et nous comprenons ce que veut dire ouvrir son cÅ“ur. Faire l’expérience, même provisoirement, d’une perspective non égocentrique de la vie s’accompagne d’un élan affectif, d’un sentiment d’euphorie et de chaleur, comme si la convulsion avait disparu.

La pratique bouddhiste consiste àcultiver un chemin de vie où ces instants ne sont pas laissés simplement au hasard.
Nous pouvons constamment questionner l’existence de cette boule de soi figée, immuable, au cÅ“ur de l’expérience.
Nous pouvons remettre en cause la validité des représentations par lesquelles nous définissons les autres.
Nous pouvons, par un examen introspectif continu, modifier les perceptions habituelles que nous avons des autres.

La méditation est essentielle àla pratique de la voie, précisément parce qu’elle nous mène au-delàde la sphère des idées pour arriver àcelle de l’expérience ressentie.

Les idées doivent, par la méditation, être traduites dans le langage muet du sentiment, pour dénouer ces nÅ“uds d’émotions qui nous maintiennent enfermés dans une convulsion égocentrique.

En l’absence de désir égocentrique, nous faisons l’expérience de la vulnérabilité d’être exposés àl’anxiété et àla souffrance du monde.

La vulnérabilité de la compassion a besoin d’être sous la protection vigilante d’une conscience attentive. Il ne suffit pas de vouloir éprouver de la compassion envers autrui, il faut être vigilant face àl’invasion des pensées et des émotions qui menacent de s’introduire en nous et de briser cette résolution d’ouverture et de bienveillance.

Un cÅ“ur compatissant ressent encore de la colère, de l’avidité, de la jalousie. Mais il les accepte avec égalité d’humeur pour ce qu’elles sont.
Il cultive la force d’esprit de les laisser jaillir et disparaître sans s’y identifier.

Pour celui qui marche sur la Voie du Bouddha, la compassion et la relation àl’autre sont le cÅ“ur et l’âme de l’éveil. Même si la méditation et la réflexion peuvent nous y rendre plus réceptifs, la compassion ne peut être forcée ou fabriquée. Quand elle surgit en nous, c’est un peu comme si elle nous tombait dessus par hasard ; et elle peut disparaître aussi soudainement qu’elle est apparue.

On l’entrevoit quand l’ego s’efface et que l’existence individuelle capitule devant le bien-être de toute existence. Il est alors parfaitement clair que nous ne pouvons pas atteindre l’éveil pour nous-mêmes : nous pouvons seulement participer àl’éveil de la vie.

Seul avec les autres

Le texte qui suit est une traduction d’un passage de Alone with others, un texte de Stephen Batchelor non publié en français. Dans ce passage, Stephen tente d’expliquer les fondements ontologiques du Mahayana, vers le 1er siècle de notre ère.

Nous ne sommes pas seulement irrémédiablement seul dans le domaine privé de nos pensées, de nos perceptions et de nos sentiments ; nous partageons également ce monde de façon irrémédiable avec d’autres. N’interprétez pas ceci superficiellement comme signifiant que chaque individu vit et partage ce monde avec d’innombrables autres individus àla manière d’un arbre se dressant àcôté d’innombrables autres arbres. Dans son essence, être-avec-les-autres ne décrit pas une relation spatiale mais une relation ontologique. Cela signifie que notre cohabitation / coexistence avec les autres n’est pas accidentelle, quelque chose qui aurait très bien pu ne pas se produire. C’est au contraire quelque chose qui est un constituant fondamental de notre être. Même quand nous sommes physiquement seul et faisons l’expérience de la solitude, nous sommes fondamentalement avec les autres. En fait, le seul fait de pouvoir se sentir seul indique que la participation est un trait de base de notre être. La solitude n’est pas positivement caractérisée par un certain degré d’isolement, mais elle est négativement caractérisée par un manque de participation. Ainsi, aussitôt que nous venons au monde nous sommes de façon inextricable liés aux autres. Nous ne sommes pas liés aux autres de l’extérieur, par des facteurs qui nous mettent en contact, mais de l’intérieur, par l’essence même de la constitution de notre être.

Un texte de Stephen Batchelor (chapitre IV de "le bouddhisme libéré des croyances"), adapté et modifié par Daniel Milles pour l’exposé du 19 juin 2005 au Forum 104, journée organisée dans le cadre des rencontres inter-religieuses. Chaque intervenant disposait de 15 minutes de paroles ; il a donc fallu considérablement alléger le texte initial et je m’en excuse auprès de Stephen ; j’ai choisi d’amputer le texte des parties les plus difficiles, notamment les passages concernant l’articulation du couple compassion / vacuité. J’encourage vivement le lecteur àlire ou relire le texte original. Le texte commence par une invitation àune méditation très traditionnelle, pratiquée àla fois dans les écoles du Theravada et du Mahayana. Daniel Millès



Terre d’Eveil-Vipassana
8 rue Crébillon
94300 Vincennes


http://www.vipassana.fr





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