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> Bouddhisme > Essais


Kangyur Rinpoche et la Côte de Jor

L’influeuce spirituelle de Kangyur Rinpoche dans l’établissemnet du grand centre Nyingmapa de la Côte de Jor en Dordogne

Par Stephen Batchelor

KANGYUR RINPOCHE ET L’IMPLANTATION DU CENTRE NYINGMA DE LA COTE DE JOR

Shantarakshita et Padmasambhava sont encore aujourd’hui des modèles pour quiconque est engagé dans la Voie, et plus spécialement pour les disciples de l’école Nyingmapa du bouddhisme tibétain, dont l’inspiration originelle date de cette période. Au Tibet, cette communauté des premiers jours du bouddhisme combinait érudition et rigueur philosophique dans un contexte monastique pour certains, et une vie dans le monde dédiée àla pratique pour les autres. Le lama Kangyur Rinpoché est un représentant moderne de ce courant religieux. C’est lui qui, dans les dernières années de sa vie, donna l’impulsion nécessaire àla création de l’enclave bouddhiste de la Côte de Jor en Dordogne.

Kangyur Rinpoché naquit dans la province du Kham, au Tibet oriental, au tout début du siècle. Admis au monastère local de Riwoché alors qu’il n’était encore qu’un enfant, il y étudia avec Jedrong Rinpoché, un disciple du célèbre lama Jamyang Khyentsé Wangpo. Un jour, il se rendit auprès du vieux Mipham Gyatso, une autre grande personnalité du dix neuvième siècle, qui vivait dans une grotte lui tenant lieu d’ermitage. « Qui est ce garçon ? » interrogea Mipham, désignant Kangyur Rinpoché du doigt. « Un jeune garçon du village  » répondirent les moines. Mipham commenta alors : « Certains jeunes garçons deviennent de grands maîtres.  »

Ayant accompli le cycle monastique d’études formelles, Kangyur Rinpoché entreprit, aux confins du Kham, une retraite de méditation de neuf ans. Celle-ci accomplie, il se rendit àpied au monastère de Talung au Tibet Central, un voyage de plusieurs mois. Là, pendant la retraite d’été, les moines l’invitèrent formellement àréciter pour eux le Kangyur, la traduction tibétaine des discours du Bouddha en 108 épais volumes. La science dont il fit preuve pendant la récitation et les explications des textes lui valut d’être surnommé « Kangyur  » Rinpoché. Par la suite, il devait réciter formellement le Kangyur douze autres fois.

Il rendit ses voeux monastiques vers l’âge de quarante ans pour mener la vie d’un yogi marié, une pratique qui s’inscrit parfaitement dans la tradition de cette école, et qui lui permit une meilleure insertion dans la société qui l’entourait, sans pour autant compromettre sa vocation d’enseignant. C’est pendant cette même période qu’il effectua un pèlerinage en Inde et fut reconnu comme tertôn, ou « révélateur  » de trésors (terma) cachés par Padmasambhava. Certains de ces terma furent d’ailleurs trouvés en Inde, dont quelques-uns àBodh Gaya. Sans nier la valeur des documents cachés et codés, la tradition Nyingmapa enseigne néanmoins que le vrai terma est une réalisation enfouie au plus profond de l’esprit du disciple - réalisation dont les germes ont été semés dans des existences passées et qui arrivent seulement aujourd’hui àmaturation. Les écrits et images enterrés dans des grottes ne seraient que les confirmations externes de révélations spirituelles.

En 1955, Kangyur Rinpoché pressentit l’invasion éminente du Tibet par les Chinois et décida de partir pour l’Inde avec sa femme et leur jeune enfant, emmenant avec lui, àdos de mule, des centaines de volumes de livres religieux. En 1960, la famille s’installa dans une baraque en bois de deux pièces dans le village de Lebong, près de Darjeeling. Les livres furent utilisés pour créer une bibliothèque au service des nombreux lamas qui cherchaient refuge en Inde après la prise de pouvoir de Lhassa par les Chinois en 1959.

La vie dans les camps en Inde était difficile pour les réfugiés tibétains, et semblait sans avenir. Souffrant de la chaleur et l’humidité, d’un régime alimentaire très différent de celui auquel ils étaient accoutumés au Tibet, d’une pénurie de logement, d’un manque de soins médicaux, ils vivaient dans une pauvreté extrême. Malgré cela, leur foi inébranlable dans leur tradition religieuse leur fournissait un sentiment de sécurité intérieure ainsi qu’un bien-être qui impressionnaient beaucoup les Européens qui les approchaient. Parmi ces derniers figurait justement le cinéaste et écrivain Arnaud Desjardins, qui se rendit en Inde en 1966 pour y réaliser un documentaire sur le bouddhisme Tibétain. Avec le soutien du Dalaï Lama, il visitait les communautés de réfugiés pour y rencontrer et y filmer les lamas. C’est ainsi qu’il parvint àLebong et rencontra Kangyur Rinpoché dans sa cabane.

De retour en France, Arnaud Desjardins projeta les épreuves de ses films àdes amis tout en leur parlant avec enthousiasme des lamas qu’il avait rencontrés. Cela incita un petit groupe d’hommes et de femmes àse rendre àleur tour àDarjeeling, formant bientôt un cercle de disciples européens autour de Kangyur Rinpoché en Inde, avant d’établir le noyau d’un groupe bouddhiste en France.

Kangyur Rinpoché se plaisait àrépéter que les « Injis  » (les Occidentaux) seraient un jour attirés par le Dharma, mais les Tibétains qui l’entouraient, et parmi eux sa propre famille, restaient sceptiques sur la réalisation d’une telle prophétie. Au début des années soixante, les seuls Injis qui croisaient leur chemin étaient soit des représentants d’organisations humanitaires, soit des missionnaires - dans les deux cas des gens qui ne manifestaient jamais aucun intérêt pour le bouddhisme. Les missionnaires furent donc tout aussi perplexes que les Tibétains quand les premiers Européens arrivèrent de Paris et Londres pour étudier le bouddhisme avec un vieux lama àl’apparence débraillée.

Ce qui impressionnait ces premiers étudiants occidentaux du bouddhisme (ainsi que les nombreux groupes similaires qui se pressaient autour des lamas àtravers tout l’Himalaya), c’était la simplicité, la chaleur, l’humour et la sagesse qu’irradiaient les Tibétains, eux qui avaient tout perdu de ce qui, aux yeux des Occidentaux, a de la valeur, àsavoir la richesse, un pays, un statut, etc. Malgré cela les Tibétains conservaient une joie de vivre étonnante et communicative qui contrastait fortement avec les esprits occidentaux confus et en quête de sens qui approchaient les lamas. L’un d’entre eux se souvient encore d’un entretien avec Kangyur Rinpoché :

Je me rappelle d’un jour pluvieux. La pluie s’infiltrait àtravers le toit et Rinpoché avait ouvert son grand parapluie multicolore pour protéger les livres qu’il avait rapportés du Tibet. Et il riait sous son parapluie, d’un rire franc qui balaya tous mes doutes et toutes les pensées stupides qui s’insinuaient dans mon esprit.

Kangyur Rinpoché passait pour un lama un peu brusque qui usait àfond de son franc-parler d’une manière désarmante, sans s’embarrasser de subtilités mondaines ou de bavardages inutiles. Il arrivait qu’on le vit assis sur la place du marché, àDarjeeling, absorbé par la vie qui l’entourait.

Mais bientôt ses disciples européens lui trouvèrent un meilleur logement, àlui et àsa famille. Des cabanes de méditation surgirent du sol et Rinpoché commença àenseigner régulièrement aux Occidentaux qui arrivaient en nombre toujours croissant. Quand Kangyur Rinpoché expliquait le bouddhisme, il mettait l’accent sur la nécessité de bien se pénétrer des éléments de base de la doctrine, tels que le refuge dans le Bouddha, le Dharma et le Sangha, et le développement de bodhicitta, avant de se risquer dans les contemplations difficiles sur la nature de la réalité comme le mahamudra ou le dzogchen. « Si vous n’avez pas cultivé la motivation altruiste de bodhicitta, votre pratique du mahamudra et du dzogchen seront complètement inefficaces  », répétait-il souvent.

Kangyur Rinpoché fut souvent invité en Europe pour y enseigner. Il promettait toujours qu’il viendrait bientôt, mais au dernier moment expliquait que le temps n’était pas encore mà»r. Et ce temps ne vint jamais. En janvier 1975, il tomba malade et mourut peu après.

Néanmoins, la tradition Nyingmapa pénétra en Europe par d’autres voies. La visite de Dudjom Rinpoché, chef spirituel de l’école Nyingmapa, en Angleterre et en France, pendant l’hiver 1972, constitua un événement clef. Dudjom Rinpoché naquit dans la région de Pemakö, au sud-est du Tibet, en 1904, et fut l’un des plus grands érudits, poètes, et maîtres de méditation de sa génération. Il quitta le Tibet avec sa famille en 1958 pour s’installer en Inde, commençant ainsi àaccomplir la prédiction de son prédécesseur Dudjom Lingpa, selon laquelle sa lignée se répandrait dans le monde, et plus particulièrement en Occident. Bien qu’au Tibet, les différentes lignées Nyingmapa ne fussent chapeautées par aucune « autorité suprême  », en Inde, Dudjom Rinpoché avait été désigné par le Dalaï Lama pour assurer ce rôle pour la communauté Nyingmapa en exil, dans le but d’en renforcer la cohésion. Dudjom Rinpoché était un tertôn qui trouva et écrivit des commentaires sur de nombreux « trésors  » cachés. Malgré sa mauvaise santé, il voyagea et enseigna jusqu’àun âge avancé. Avant le premier voyage en Europe et en Amérique de Dudjom Rinpoché en 1972, Kangyur Rinpoché avait envoyé son fils aîné, Tulku Pema Wangyal, pour lui demander de rendre visite àses disciples en France.

Dudjom Rinpoché passa une semaine au château de Chaban, une bâtisse du 16ème siècle, et àl’époque la demeure de Bernard Benson et de sa famille. Il y donna des enseignements, des initiations tantriques, et consacra Chanteloube, une vieille ferme toute proche, érigée au milieu des bois. C’est àcette occasion qu’il reçut en don de M. Benson un grand terrain àproximité du château. Mais les choses en restèrent làet Dudjom Rinpoché rentra en Inde.

Après la mort de Kangyur Rinpoché, ses disciples se tournèrent vers un autre chef de file de l’école Nyingmapa, le lama Dilgo Khyentsé Rinpoché. Khyentsé Rinpoché naquit au Tibet oriental, en 1910, d’une famille noble descendant du roi tibétain Trisong Detsen. Après que Mipham Gyatso l’eut reconnu comme la réincarnation d’un grand lama, il entra, àl’âge de onze ans, au monastère de Shechen, dans la province du Kham, où il passa de nombreuses années àétudier et àméditer. C’était un géant de deux mètres, et sa présence aurait beaucoup intimidé les gens s’il n’avait irradié une immense douceur en même temps qu’une grande simplicité. Malgré un emploi du temps très chargé qui ne lui laissait guère plus de quatre heures de sommeil par nuit et qui incluait quatre heures de méditation chaque matin, il parvint àécrire vingt volumes épais en tibétain. Déjàâgé, et malgré une santé défaillante, il fit deux fois le voyage au Tibet. Lors du premier voyage, il contribua àla restauration des monastères de ses maîtres au Tibet oriental. A sa seconde visite, en 1990, quelques dix huit mois avant sa mort, il reconsacra le monastère de Samyé, redonnant vie d’une manière toute symbolique àla tradition originelle fondée par Shantarakshita et Padmasambhava. Lui aussi était un tertôn ; en outre il fut l’un des maîtres du Dalaï Lama et le conseiller spirituel de la famille royale du Bhoutan.

Après les cérémonies de crémation de Kangyur Rinpoché que Khyentsé Rinpoché présida, il fut lui aussi invité àse rendre en Dordogne. Il avait entendu parler des prédictions d’expansion du bouddhisme en Occident que Kangyur Rinpoché avait prononcées. Ainsi, en décembre 1975, Khyentsé Rinpoché, accompagné de Tulku Pema Wangyal comme traducteur, se rendit pour la première fois en Europe. Il parcourut toute la France, s’arrêtant chez Arnaud Desjardins en Auvergne, enseignant àChanteloube en Dordogne. Puis il se rendit en Scandinavie, en Grande Bretagne, et enfin aux Etats-Unis. Lors du voyage de retour en Inde, il fit escale àParis et y laissa Tulku Pema Wangyal. Ce dernier demeura en France et y réside encore aujourd’hui.

La tradition Nyingmapa connaissait alors un grand essor en Europe, dà» àl’intérêt croissant des Occidentaux pour les enseignements des lamas qui en retour multipliaient leurs visites. C’est ainsi que deux ans avant la visite de Khyentsé Rinpoché, un jeune lama, Sogyal Rinpoché, avait ouvert le centre Dzogchen Orgyen Chöling àLondres, où il enseignait dans un anglais hésitant. L’année suivante, Dudjom Rinpoché lui demanda de s’occuper du centre qu’il venait tout juste de fonder àParis.

Pendant ce temps, en Dordogne, Tulku Pema entreprenait la construction de plusieurs ermitages qui devaient former le noyau du centre de retraite que les étudiants eux-mêmes commencèrent àconstruire dès 1978, défrichant le terrain àl’aide de bulldozers. Dudjom Rinpoché revint en 1979 et posa la première pierre du temple àl’intérieur de l’enceinte du centre de retraite. En mars 1980, Khyentsé Rinpoché fut de nouveau invité pour donner les instructions et les initiations nécessaires au premiers retraitants, un groupe de dix sept hommes et femmes d’Europe et d’Amérique du Nord. Ce même automne, d’autres initiations furent données par Dudjom Rinpoché, mais cette fois-ci àl’intérieur du temple nouvellement achevé. Ayant désigné Tulku Pema et Nyoshul Khen Rinpoché comme lamas résidents pour la retraite, la première semaine de décembre Dudjom Rinpoché scella formellement les portes de l’enceinte. Celles-ci allaient demeurer closes trois ans, trois mois et trois jours.

Stephen Batchelor/ L’Eveil de l’Occident : la rencontre du bouddhisme et de la culture occidentale

Extrait du châpitre 6 de "The Awakening of the West", de Stephen Bachelor, Parallax Press, (traduction Daniel Milles) ISBN 1-85538-343-8

Voir aussi l’artiche du même auteur consacré àPadmasanbhava.

Octobre 2000



Terre d’Eveil-Vipassana
8 rue Crébillon
94300 Vincennes


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