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> Bouddhisme > Entretiens


Ne pas condamner, mais aider concrètement : entretien avec Véronique Jannot

Véronique Jannot, comédienne, explique sa rencontre avec le bouddhisme et son engagement pour la cause des enfants tibétains, dont elle a accepté de devenir l’ambassadrice pour BuddhaLine.

Par Sofia Stril-Rever

Sofia Stril-Rever : Véronique Jannot, comment avez-vous rencontré le bouddhisme ?

Véronique Jannot : Comme tout dans ma vie, c’est àtravers une amitié que s’est fait la rencontre avec la philosophie bouddhiste. Il y a environ une quinzaine d’années, une personne proche souffrait d’un grave problème de santé et je l’ai vue lutter contre la maladie en s’aidant de la pratique du bouddhisme. Elle récitait entre autre une phrase, un mantra... Sans connaître les mots mais avec une vague notion du sens, je me suis mise àle répéter. La récitation de ce mantra me faisait du bien. Et cette petite phrase est devenue la première pierre du chemin...

Il y a eu aussi d’autres amis et des lectures, comme ce livre magique de Khalil Gibran : le prophète, qui je crois ouvre la porte du cœur. Un ami m’a fait lire « les chemins de la sagesse  » d’Arnaud Desjardins, un livre dans lequel est consigné un itinéraire intérieur profond et sensible avec des lamas tibétains . Plus tard, j’ai lu « Le livre Tibétain de la vie et de la mort  » de Sogyal rinpoche. Tous ces livres étaient différents et cependant j’y trouvais un message qui me paraissait profondément semblable.

Un jour ce même ami qui m’avait offert les chemins de la sagesse m’a parlé de son maître, qui n’était autre que Sogyal rinpoché, l’auteur de ce livre que j’avais adoré, et m’a proposé de venir avec lui écouter un enseignement. Il y avait dans ses propos tout ce que j’avais besoin d’entendre... Les interrogations, les réponses. Ou plutôt les clés pour trouver ses propres réponses.

S S R : Cet enseignement de Sogyal rinpoche, c’était comme un miroir ?

V J : C’était un miroir qui reflétait l’image de la vie, mais c’était aussi beaucoup plus qu’un miroir. C’était le langage de la vie dans la bouche d’un maître éveillé. Sogyal rinpoche n’est pas àl’écart, derrière les murs d’un monastère, il vit avec le samsara avec les problèmes concrets de la vie, problèmes d’argent, de relations, de personnes. Et il a la faculté de transcender toutes les situations paradoxales de l’existence, en réussissant àexprimer leur sens profond àtravers des images.

D’une certaine façon, Sogyal Rinpoche me fait penser àHubert Reeves, l’astronome. Ils ont tous deux ce talent d’exprimer avec une simplicité déconcertante les choses les plus compliquées... On se sent intelligent quand on les écoute. Jusqu’au lendemain matin où on a l’impression d’avoir tout perdu, tout oublié ! alors que tout paraissait si limpide, si clair, si facile...

Sogyal Rinpoche réussit àparler avec les mots du cœur et àexprimer le sens de la vie de manière sensible. C’est un maître que je vénère, que je respecte, qui m’a donné des clefs essentielles pour mieux vivre. Son enseignement est fait de mots autant que d’images. Il y a pour ainsi dire un double effet, car on entend et on voit en l’écoutant. Il parle une langue qui ressemble àun dessin et les empreintes de son enseignement se déposent dans notre mémoire visuelle autant que dans notre mémoire auditive.

S S R : Y-a-t-il une image qui vous a frappée et que vous avez retenue plus particulièrement ?

V J : Lors d’un de ses derniers enseignement il parlait de la nature de l’esprit et de ce qui pouvait le voiler, comme nos contradictions, nos colères, nos chagrins, nos envies. Il l’a comparé au ciel et aux nuages, en disant que ce n’est pas parce que le ciel est obscurci par les nuages et que le plafond est bas, que la nature du ciel a changé. Il n’est que momentanément encombré. Il suffit de prendre l’avion, de s’élever au-dessus des nuages pour prendre conscience qu’au-dessus des perturbations, le ciel est là, intact, telle la nature profonde de l’esprit.

Quand il donne l’exemple de l’eau, pour expliquer qu’il ne faut jamais chercher àsaisir.. Si l’on tente de saisir l’eau, elle s’échappera toujours, alors que si l’on tourne sa main vers le ciel et qu’on la laisse se déposer dans la paume de notre main, elle restera...

Mais ce n’est pas seulement le fait de dire les choses, c’est encore une fois la façon de les dire. Avec tant de chaleur, d’humour et d’amour ! Rien n’est banal. Je me souviens de la première fois où rinpoche m’a pris la main. J’ai ressenti quelque chose de très fort. Bien au-delàd’un simple contact. Quand Rinpoche est làil n’est pas ailleurs. Il est ici et maintenant avec nous. On le ressent dans le geste et le regard.

S S R : Une telle tendresse que les maîtres spirituels savent nous donner, est ce que vous l’avez ressentie par exemple auprès du Dalai Lama

V J : Regarder le Dalai Lama, simplement le regarder, est déjàun bonheur. Il rayonne. Je l’ai entendu donner des enseignements plusieurs fois bien sà»r. Petit àpetit on intègre le message et on parvient àl’appliquer dans sa vie. En titubant parfois. D’autre fois un peu plus fermement. L’important est d’essayer. A chaque fois je suis bouleversée par l’humilité profonde de cet homme, sa fraîcheur, sa spontanéité. C’est une éminence religieuse, un chef d’état, le représentant de tout un peuple, mais quand il vient s’asseoir sur le trône rituel, comme il l’a fait en septembre dernier dans le sud de la France, il précise en souriant que ce trône fait partie du décor, mais qu’il n’a pas d’importance, qu’il pourrait aussi bien être assis sur une chaise, l’important étant d’être parmi nous. Il sait éclater de rire sans formalisme, en prenant de la distance, tout en restant au cœur des choses les plus graves.

S S R : Cette gaieté dans la responsabilité, c’est une attitude qui vous touche dans le bouddhisme, le bouddhisme tibétain particulièrement ?

V J : Beaucoup. J’aime la gaieté qu’il y a dans ces êtres éveillés. J’aime leur approche de la vie. J’aime leur largeur d’esprit. Le dalai Lama va parler de bouddha, de dieu, d’Allah, avec le même respect. Il vous encourage même àcontinuer votre religion, et àpratiquer le Bouddhisme en plus. Personnellement j’ai été élevée dans la religion catholique, j’ai fait ma communion et ma confirmation, mais je me sens très proche de la pensée bouddhiste. Tout ça n’est pas incompatible. Ce que j’aime dans la pensée bouddhiste, c’est qu’on nous incite ànous prendre en charge et ànous responsabiliser. Cette philosophie nous dit que nous avons le meilleur et le pire en nous et qu’il nous appartient de développer l’un ou l’autre chemin. Et si on fait un truc pas terrible, il faut savoir qu’on ne s’en tire pas avec une confession et dix « je vous salue Marie  ». On doit réparer l’erreur, la porter, en supporter les conséquences, même si l’ego doit en prendre un coup... Ce n’est pas facile d’affronter ses faiblesses, d’être clair entre soi et soi... C’est un vrai travail. Mais on est làpour évoluer.

S R : Vous n’acceptez pas de prier pour vous faire pardonner ? Mais priez-vous pour vous transformer, devenir meilleure ?

V J : Je refuse une prise en charge de mes fautes dans la prière, qui me donnerait le sentiment d’être déresponsabilisée. Mais prier pour être meilleure ça oui. Pour mieux discerner. Je pense qu’on est làpour aller vers le meilleur de soi, coà»te que coà»te. Prier pour dire merci àla vie aussi. Trop de gens prient quand ça ne va pas. Il faut prier quand ça va bien aussi. Prier pour que ça continue, parce que le bonheur, la santé, ne sont pas un du, mais un cadeau. Quand j’ai ces moments de joie, furtifs ou prolongés, qui vont d’une rencontre àune réussite, je n’oublie jamais de dire « merci mon dieu  ».Je remercie tout le temps la vie pour ce qu’elle m’apporte de beau.

S S R : Dire merci àla vie est le secret de votre bonheur ?

V J : Tirer le positif du négatif est une chose qui s’apprend. C’est une des clefs qu’enseigne la philosophie bouddhiste. C’est une gymnastique. Qui devient un réflexe. Pas toujours évident non plus, mais on fait au mieux.

Souvent on entend dire : "je n’y peux rien, je suis comme ça". J’ai envie de leur dire : "trop facile ! Change ! Essaie ! Changer t’appartient et n’appartient qu’àtoi." Les autres, on ne peut pas les changer, mais on peut changer le regard que l’on pose sur eux. On a sur soi un vrai pouvoir et quand on exerce ce pouvoir sur soi-même, il rejaillit sur les autres.

S S R : Pouvoir. Vous voulez dire séduction ?

VJ : La séduction est au-delàde ce qu’on maîtrise, une présence, un regard que chacun d’entre nous dégage.

SSR : La séduction que vous exercez sur les autres, c’est important pour vous ?

VJ : Bien sà»r ! Tout passe par la séduction. C’est important, j’aime séduire, juste pour le plaisir, pour rendre l’instant magique. J’aime vivre la séduction, séduire un homme, une femme, un enfant, un animal. Comme j’aime me laisser séduire par un animal, un enfant, une femme, un homme, un moment...

SSR : Dans ce rapport de séduction, vous vous contentez de vous aimer dans le regard de l’autre, ou vous cherchez aussi àlui donner quelque chose ?

VJ : Je veux faire passer quelque chose. Une vraie attention, peut-être. Etre àl’écoute, parler aux gens, c’est essentiel. Le fait d’être connue me permet d’aller encore plus vers les autres. L’affection que je sens dans le regard qu’on porte sur moi me donne confiance pour aller àla rencontre de l’autre.

En revanche, les marques d’agressivité et la violence me désarment. Je ne sais pas du tout comment les appréhender. Je ne sais pas vivre sans amour. Sans amour je n’avance pas.

SSR : Vous avez été une enfant aimée ?

VJ : Oui, j’ai eu cette chance. J’ai été une enfant désirée et aimée. C’est facile de donner quand on a reçu. Ceux qui n’ont pas reçu d’amour ont plus de mal àdonner quelque chose qu’ils ne connaissent pas. Quand on n’a jamais entendu dire : « Je t’aime  », il faut le temps d’apprendre, pour pouvoir le dire soi-même.

SSR : Vous parlez de l’amour de vos parents, des hommes de votre vie ?

VJ : L’amour de mes parents, des hommes et des femmes de ma vie et sà»rement aussi celui de mon public, ces inconnus que je rencontre et qui me manifestent leur affection de façon inattendue et spontanée.

SSR : Comment faire pour concilier la pratique bouddhiste, du détachement par rapport àsoi-même et àses désirs, quand on rencontre un succès comme le vôtre ? Comment ne pas être narcissique ?

VJ : Le but, c’est de jouer en s’impliquant totalement, sans oublier qu’on joue. Quand on termine la scène, c’est fini jusqu’au lendemain même si cette scène continue àtourner dans la tête. Ca, on ne peut pas l’empêcher. C’est la preuve aussi qu’on cherche toujours àfaire mieux. Ce n’est pas un métier qu’on fait du bout des lèvres, du bout du cœur. Quand je joue, je donne tout, corps et âme. Et parfois ça fait mal parce que je le vis trop et qu’il faut un minimum de temps pour redescendre, pour lâcher l’émotion qui nous a emmenée.

J’aime les rôles où j’aborde un problème qui me tient àcœur, où je peux faire passer un « message  », même si c’est une goutte d’eau dans l’océan. Plus on est populaire, plus on est responsable de ce qu’on joue. Alors on n’a pas le droit de le prendre par-dessus la jambe. Ni de donner àmoitié. En tout cas, c’est comme ça que je conçois ce métier.

L’acteur est une émotion ambulante. La pratique bouddhiste qui aide àmieux gérer ses émotions est d’autant plus nécessaire. Elle vous aide àbien garder la tête sur les épaules. A rester lucide, tout simplement.

SSR : Pause Café est un rôle qui vous colle àla peau ?

VJ : Le rôle social que j’ai joué dans Pause Café m’a marquée parce qu’il a marqué un public en suscitant des vocations. En apportant de l’espoir. Il y a eu trois séries soit une trentaine de films environ, plusieurs fois rediffusée. Si les gens ont tellement aimé Pause Café, c’est qu’ils se sont identifiés àcette histoire. Cela correspondait sà»rement àce besoin profond d’être écoutés. Et la série aborde les multiples aspects des difficultés qui sont ànotre porte et au-delà.

Je me rappelle un chauffeur de taxi qui écoutait de la musique peul, une ethnie du Sénégal. J’ai abordé le problème de la misère dans son pays. Il m’a répondu qu’il y avait plus de misère en France. En Afrique, les gens ont faim, mais ils ne sont jamais seuls. Le problème de l’un devient celui des autres. Ici, les gens sont seuls. Dans les pays évolués, la solitude rend la misère encore plus terrible. On est àl’ère de la communication, et les gens ne se sont jamais aussi peu parlés.

SSR : Vous avez accepté de devenir l’ambassadrice des enfants du Tibet. Pourquoi ?

VJ : La vie m’a beaucoup donné. J’ai le sentiment depuis longtemps que si l’on ne renvoie pas le bonheur qu’on a reçu, àun moment on passe àcôté de sa vie. Il me semble important de redonner aux autres.

La cause des enfants du Tibet ? Comment ne pas se sentir concernés quand on sait ce qu’ils vivent, ce qu’ils endurent, ce qu’ils sont obligés de faire pour garder leur identité. Si mon engagement pouvait aider àleur apporter un peu plus de confort après tant d’épreuves, ce serait un immense bonheur. Là, je me sentirais vraiment utile. Condamner ce qui se passe au Tibet n’est pas de mon ressort. Ne pas l’oublier et essayer d’aider, si. Le Dalaï Lama parle de la souffrance de son peuple sans jamais y mettre autre chose que de la compassion et considère que grâce àl’exil, le bouddhisme a pu passer les frontières et toucher le monde entier.

En l’entendant, je pense souvent àcette phrase de Khalil Gibran qui dit : « Le bonheur et la tristesse sont comme deux sœurs. Ensemble, elles cheminent, et lorsque l’une dîne àvotre table, l’autre est sà»rement couchée sur votre lit.  » Avoir accès aujourd’hui àcette si belle philosophie est un merveilleux cadeau. Il est important de ne pas oublier la souffrance des enfants qui sont dans son berceau.

Ce que j’imagine aussi, et j’espère que nous pourrons le réaliser, c’est d’aider et de mélanger les enfants tibétains et ceux qui sont plus proches ici en France. Si, par exemple, il était possible de relier par Internet des collégiens français et Tibétains, il en résulterait un enrichissement mutuel, l’amorce d’échanges qui, ultérieurement, pourraient devenir plus concrets.

SSR : Jusqu’où pensez-vous pouvoir aller dans votre engagement pour les enfants tibétains ?

VJ : Jusqu’où ? Franchement je ne sais pas. C’est un parcours qui commence. Cet entretien avec vous est un pas de plus. Aujourd’hui, nous sommes là. Demain, je ne sais pas où nous irons.

Decembre 2000




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