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Souvenirs d’Ajahn Chah

Par Jack Kornfield

Ajahn Chah possédait quatre niveaux de base d’enseignement, et chacun, bien que parfois très difficile pour les étudiants, était présenté avec beaucoup d’humour et de compassion. Ajahn Chah déclarait que la pratique ne se développe véritablement que si nous commençons ànous respecter nous-même ainsi que notre environnement. Et cette dignité, base de la pratique, surgit grâce àl’abandon, àla discipline impeccable.

Beaucoup d’entre nous, en Occident, comprennent la liberté comme signifiant liberté de faire ce que l’on désire, mais je pense que vous pouvez vous rendre compte que suivre 1es désirs de l’esprit n’est pas terriblement libre. En réalité cela procure plutôt des ennuis. Une liberté plus profonde, enseignée àtravers le Dhamma, est la liberté àl’intérieur de la forme : la liberté que l’on peut découvrir dans la relation aux autres, la liberté d’être né dans un corps avec ses limitations, et la liberté d’une forme monastique stricte.

Ce que faisait Ajahn Chah était de créer une situation de dignité et d’exigence. Il demandait vraiment beaucoup aux personnes, probablement plus que ce que l’on ne leur avait jamais demandé dans leur vie : donner, faire attention et être entier dans l’engagement. Parfois la pratique est merveilleuse : l’esprit est si clair que l’on sent l’air comme jamais on ne l’a senti depuis notre enfance ; mais parfois elle est difficile. Il déclare alors : « Làn’est pas la question. Il s’agit de parvenir, d’une manière ou d’une autre, àla liberté intérieure  ».

Nous restions souvent assis en méditation de longues heures et la salle pour les moines était une plate-forme en pierre. On n’utilise pas de coussins en Asie, pour s’asseoir on dispose d’une pièce d’étoffe, àpeine plus grande qu’un mouchoir, que l’on met sur le sol. Je me souviens qu’au début, lorsque rester assis était si douloureux, j’avais l’habitude d’arriver en avance dans la salle et de prendre une place près d’un pilier contre lequel je pouvais m’appuyer. Après environ une semaine avec Ajahn Chah, un soir, il réunit tous les moines pour un discours après la méditation et il commença àparler de la manière dont la véritable pratique du Dhamma doit devenir indépendante de toutes circonstances, de la nécessité de ne pas s’appuyer sur certaines choses. Et alors il me regarda...

Parfois on était en méditation assise pendant qu’il s’entretenait avec quelqu’un ou recevait des visiteurs et il n’était pas possible de partir avant qu’il ne l’ait dit. Et l’on restait assis, encore assis, observant le mental qui disait : « Ne sait-il pas que nous sommes assis là ? Ne sait-il pas que j’ai soif ou que j’ai envie de me lever ?  ». Et il continuait àparler, il savait parfaitement ce qui se passait. Et l’on restait assis, assis pendant des heures en contemplant tout simplement les mouvements de l’esprit. L’endurance pour le moine qui vit dans la forêt, où l’on reste assis et encore assis, est une qualité des plus importantes. Il était entendu, au départ, que les gens venaient afin d’apprendre et de progresser, et, lorsque c’était dur, Ajahn Chah trouvait cela normal. Il ne se préoccupait pas du fait que les gens éprouvaient des difficultés. A ce moment il s’approchait d’eux et disait : « Etes-vous en colère ? A qui la faute, àmoi ou àvous ?  ». Ainsi était-il nécessaire d’abandonner beaucoup, mais ni àlui ni pour lui, uniquement pour soi-même.

Avec l’abandon et la dignité, on apprenait às’ouvrir et àvoir clairement. Il est essentiel, dans notre pratique, d’être infailliblement honnête au sujet de nous-même et du monde, comme il l’était. Il s’asseyait fréquemment en dessous de son kutî et divers visiteurs laïcs et disciples venaient ; quelques moines étaient généralement présents et il faisait des plaisanteries. Il disait : « Je voudrais vous présenter mes moines. Celui-ci aime dormir beaucoup. Et celui-là, il est toujours malade, sa santé c’est son truc ; il passe son temps àse plaindre de sa santé. Celui-ci est un gros mangeur, il mange plus que deux ou trois moines réunis. Et là-bas vous avez quelqu’un qui doute, qui aime véritablement le doute, qui s’y complaît. Et, imaginez-vous, il avait trois femmes en même temps. Celui-ci aime méditer assis longtemps, tout ce qu’il fait, c’est d’aller s’asseoir dans son kutî ; je pense qu’il a peur des gens...  »

Il était toujours très drôle, mais profondément honnête. Il pouvait véritablement pousser les gens àcontempler leur personnalité et leurs attachements. Lorsque j’étais présent et que je traduisais pour lui, il disait : « Bien que je ne connaisse pas l’anglais, je sais parfaitement que mon traducteur laisse de côté toutes les choses vraiment dures que je dis. Je vous raconte des choses douloureuses et il laisse ce qui peut piquer, il rend mes paroles agréables pour vous. Vous ne pouvez lui faire confiance.  »

Vient d’abord la dignité et l’abandon, voir véritablement le pouvoir de sa propre volonté àvivre complètement dans le Dhamma. Ensuite il faut apprendre àvoir honnêtement, àêtre honnête avec soi-même et les personnes qui nous entourent, àvoir ses limites et ne pas être prisonnier des éléments extérieurs. Lorsque je demandais quel est le plus gros problème avec les nouveaux disciples il disait :

« Les vues, les opinions àpropos de tout. Ils sont si cultivés. Ils pensent qu’ils connaissent beaucoup de choses. Lorsqu’ils viennent me voir, comment peuvent-ils apprendre quoi que ce soit ? C’est àvous d’observer la sagesse et de la développer. Prenez ce qui est bon dans le maître, mais soyez content de votre propre pratique. Si je me repose alors que vous êtes tous assis en méditation, cela provoque-t-il votre colère ? Si je dis que le ciel est rouge au lieu de bleu, ne me suivez pas aveuglément. L’un de mes maîtres mangeait très rapidement, en faisant du bruit. Cependant il nous disait de manger lentement et avec attention. Souvent je l’observais et j’étais très gêné. Je souffrais. Mais pas lui ! J’observais l’extérieur.

Plus tard, j’ai appris. Certains conduisent très vite mais prudemment et d’autres conduisent lentement et ont beaucoup d’accidents. Ne vous attachez pas aux règles et àla forme. Si vous observez les autres, tout au plus dix pour cent de votre temps, et vous-même quatre-vingt-dix pour cent, c’est la pratique correcte. Au début, j’avais l’habitude d’observer mon maître, Ajahn Tongrath, et j’avais beaucoup de doutes. Les gens pensaient même qu’il était fou. Il faisait des choses étranges et était très dur avec ses disciples. Extérieurement, il était en colère mais, àl’intérieur, il n’y avait rien, personne. Il était remarquable. Il est demeuré clair et vigilant jusqu’au moment de sa mort.

Regarder àl’extérieur de soi-même c’est comparer, discriminer ; vous ne trouverez pas le bonheur de cette manière. En aucune façon vous ne trouverez la paix si vous passez votre temps àchercher l’homme parfait, la femme parfaite ou le maître parfait.  »




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