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Daniel Mercadier

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Le désir de la vertu

Il n’est sans doute pas mieux, pour désigner ce point de veille et de prière, d’attente de l’autre chose où se maintient Freud après Goethe, que le mot par lequel, àl’unisson, poète et psychanalyste tiennent que « l’art et la science ne suffisent pas  » : « L’oeuvre réclame la patience  ».

Par Daniel Mercadier

Que impatience puisse aujourd’hui être aussi valorisée que patience redouble la question que pose àla psychanalyse l’invention de la vertu en tant que telle, soit, cette production particulière du lent travail historique et personnel de ce que nous pouvons appeler avec Freud et Lacan, lisant tous deux Aristote, l’expérience morale. Production particulière que nos traditions et sciences morales peuvent tour àtour désigner d’un nom de vertu, spécifiant de son fait en quoi elles manifestent et entretiennent une dimension de désir, c’est-à-dire de ce qui ne saurait se réduire àune finalité organisatrice du pédagogique ou du politique, et qui se révèle destiné chez l’homme àune pure tentative d’ajustement de son rapport au dire. Il n’est sans doute pas mieux, pour désigner ce point de veille et de prière, d’attente de l’autre chose où se maintient Freud après Goethe, que le mot par lequel, àl’unisson, poète et psychanalyste tiennent que « l’art et la science ne suffisent pas  » : « L’oeuvre réclame la patience  ».

Que ce soit de la fécondité même du désir que s’institue la censure ou sanction interne àl’expérience morale, et que donc la théorie de Freud ne puisse enraciner la genèse de la dimension morale nulle part ailleurs que dans le désir lui-même, voilàqui éclaire d’un jour vif la vibration propre àl’ambiguïté de dimension double d’une vertu, sa face de modulation réglant et manifestant sa face de désir. Ici, les pages du séminaire de Jacques Lacan, L’éthique de la psychanalyse, sont àreprendre dans une lecture d’ensemble « de bout en bout  », telle qu’il en préconise lui-même l’application àl’Ethique àNicomaque d’Aristote, Du reste, une telle plongée au coeur des discours de l’Antiquité ne manque pas d’être àprolonger dans ceux de la haute chrétienté, puis de la Bible, et jusqu’en notre philosophie moderne et le discours commun le plus actuel, pour y sentir la même résonance profonde de la fonction imputable àl’émergence de la vertu, àla manière dont elle fait irruption clinique entre peine et plaisir dans la séance de la cure psychanalytique. Le mot qui tente de rendre compte de l’émergence de la vertu échappe àla stabilité du concept, épuise la maîtrise de la théorie, ne semble se concevoir qu’appuyé sur son apparent hétéronyme, ne témoigne du désir qu’en référence àsa censure et son éventualité, àsa sanction et son épanouissement symbolique. Ainsi convient-il de pratiquer le dire des Tertullien, Cyprien, Augustin et autres Pères latins pour y saisir en quoi nous sommes tous cliniciens, théoriciens de la patience, sensibles, émus et alertés du moment où advient au discours la référence àla vertu, prêts àsaisir l’alliage subtil faisant de la patience goà»t et action, passivité et mobilité, culpabilité et victoire, affection et combat, singularité et fraternité. La vertu est militante et contemplative. La vertu milite, non seulement dans la pulsion pédagogique et politique du moraliste, du pasteur, du religieux, du maître, du philosophe, Kant y compris (« Les vices, ces fruits des coupables pensées, voilàles monstres qu’elle a àcombattre  », Eléments métaphysiques de la Doctrine de la vertu), de l’écrivain, Kafka inclus (« Un péché capital : l’impatience  ») ou Rilke (« patience est tout  »). Mais tout se passe souterrainement, dans le travail inconscient de la tension entre peine et plaisir visant ce qu’elle ignore d’abolissement et accomplissement, dans la performance créatrice de mots instituant l’ordre moral, pour constituer un sujet éthique en assujetti àla loi du désir.

La militance de la vertu véritable ne vise cependant pas àproduire la norme qu’elle règle, àagir les pratiques qu’elle forge, àformaliser les sublimations spirituelles qu’elle valorise, àstyliser l’homme qu’elle singularise ; elle accueille la marque de sa structure fondatrice, donne vie àl’impossible de son désir. De ce qu’elle ignore, elle parle. Dans sa quête d’un savoir sur ce qui la cause, la réflexion aristotélicienne révèle àla psychanalyse lacanienne ce que, du défaut de « vertu essentielle  » au coeur de l’idéal du maître, l’intempérance manifeste. Et tout autant, par la grâce de la dénégation freudienne, la tempérance. Lisant ainsi comme poétiques les métaphysiques, sciences morales ou religieuses, jusqu’ày éprouver ce qui s’y « désoeuvré  » dans l’oeuvre (pour reprendre une expression de Guy Walter en 1992) ou s’y « déchante  » dans le saint (Iacan, 1973), ce qui s’y métaphorise en somme, de la « vertu essentielle  » d’Aristote àla « vertu souveraine  » de Tertullien en sa De la patience, voilàque peut s’entendre précisément la patience comme métaphore de la tempérance, centre actif de la réflexion aristotélicienne.

Tant ce qui fait rejeter la psychanalyse que ce qui y fait revenir sans cesse, c’est, bien sà»r, cette promesse de pause dans les tromperies valorisantes de l’urgence et de la communication, au bord de la vertu de patience, en ce qu’elle témoigne d’une passion freudienne de la vérité et de ses conditions d’exercice.

Aristote avec Freud, donc, au carrefour de la littérature et de la psychanalyse, àla découverte de l’alliance entre désir et vertu. En un tel point peut se relire l’anecdotique cheminement de Freud hésitant àconseiller l’abstinence en cours de cure. C’est que le psychanalyste ne saurait assurément faire d’une science des vertus son terrain d’ultime repère. « Car, àla vérité, poursuit Lacan, on ne peut dire que nous intervenions jamais sur le champ d’aucune vertu. Nous déblayons des voies et des chemins, et là, nous espérons que ce qui s’appelle vertu viendra fleurir.  »

Manifestement, la psychanalyse a partie liée avec le calme et la tempête, la durée et l’instant, le prolongé et le subit, la maîtrise et l’abandon. Dans ce rapport quasi oxymorique de contraires apparents, elle peut, comme la mystique, fasciner et attirer d’une ambiguïté extérieure ; mais c’est d’un tiers, troisième terme caché non dit mais vibrant de la production même de la vertu, que s’engage l’initiative et la plongée dans le travail d’analyse. Si ceux-làmêmes « qui vivent dans l’aveuglement  » se trouvent ainsi participer àce que soit « honorée  » la « vertu souveraine  » de la patience de Tertullien, c’est qu’elle manifeste, comme la « vertu essentielle  » de la tempérance d’Aristote, le « défaut  » lacanien de chaque maître en puissance. L’analyse vient làdispenser de l’oscillation ou de la bascule entre passage àl’action prématurée et refoulement, dépasser le binaire hétéronomique vertueux normatif, tracer la voie où le désir fonde son éthique. Troisième voie, changement de registre, ordre autre. La notion psychanalytique d’après coup ouvre l’expérience àce qu’il y ait lieu d’attendre, non du temps mais avec lui, la vérification de ce qu’il y ait bien eu acte de parole se reconnaissant en ses effets. « Vérifiez tout  », disait saint Paul àla communauté àpropos de charité. Vérifiez qu’il y ait eu de l’acte analytique dans son après coup. « Et, parmi les dispositions, celles qui méritent la louange nous les appelons des vertus  » (Aristote, Ethique àNicomaque, 1, 13).

> De la patience envers soi-même (K. Rahner)

L’homme patient est patient avec son impatience ; en toute déprise et presque sereinement, il renonce àun accord ultime avec lui-même.

> Au coeur de la vie spirituelle (H. Madelin)

La patience est la complice des chercheurs de Dieu. Elle ne fait pas de bruit, semble assoupie, mais tisse fidèlement la trame des jours. C’est grâce àelle que des murailles épaisses sont franchies. C’est avec son aide que l’oiseau peut s’envoler vers l’azur, en brisant le filet de l’oiseleur.

> Quand la patience se fait bouddhique (P. Magnin)

La patience est la troisième des six perfections (paramita) du bodhisattva. Cet être d’éveil, qui volontairement renonce àdevenir Bouddha aussi longtemps qu’il existe des hommes àaider, pratique en effet dans leur perfection les vertus de don, moralité, patience, énergie, extase et sagesse

> Le désir de la vertu (D. Mercadier)

Il n’est sans doute pas mieux, pour désigner ce point de veille et de prière, d’attente de l’autre chose où se maintient Freud après Goethe, que le mot par lequel, àl’unisson, poète et psychanalyste tiennent que « l’art et la science ne suffisent pas  » : « L’oeuvre réclame la patience  ».

> Patience pour « sots avisés  » (K. Rahner)

Ceux qui ne dominent pas leur sottise n’ont aucun sens des limites de leur savoir ; ils n’ont donc pas besoin de patience dans la gestion de leur situation intellectuelle. Mais les sots avisés, tels que nous espérons l’être, souffrent douleur amère pour leur sottise ; en conséquence de quoi il leur faut apprendre àla porter en patience.

Sommaire du n° 391-3 de septembre 1999

PERSPECTIVES SUR LE MONDE

Les Balkans dans la tempête – Jean-Arnault DÉRENS

SOCIÉTÉ

La sécurité alimentaire – Etienne PERROT

L’adoption au risque de l’homosexualité – Agnès AUSCHITZKA

ESSAI

Jeunesse des mythes – Jean-Claude CARRIÈRE

FIGURES LIBRES

Patiences de l’ombre

RELIGIONS

L’Europe peut-elle se faire sans dimension spirituelle ? – Lucien DALOZ

Minorités évangéliques en Amérique latine – Sylvie KOLLER

ARTS ET LITTÉRATURE

L’Occident et la musique écrite – Brice LEBOUCQ

Carnet de théâtre – Jean MAMBRINO

Cinéma – J. COLLET, X. LARDOUX, P. ROGER, C. SOULLARD

Notes de lecture

Revue des livres

Disques-références

Septembre 1999



Revue Etudes
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Tél. : 01.44.39.48.48 - Fax : 01.40.49.01.92


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