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Le feu libérateur (3) : le chapitre de la présence

On n’a jamais qu’une seule pensée àla fois. La comparaison de deux pensées, le jugement d’une pensée, le souvenir d’une pensée est encore une autre pensée.

Par Pierre Lévy

La pensée et l’instant

Ni les pensées, ni les émotions ne représentent quoique ce soit. Elles sont.

***

Passé et futur n’existent jamais que pour des pensées actuelles. Croire au futur et au passé (ceux que tes pensées produisent : il n’y en a pas d’autres) revient encore àêtre le jouet de tes pensées. Sois attentif àla qualité de tes pensées maintenant. L’instant seul existe et la qualité de ta vie est celle du présent.

***

On n’a jamais qu’une seule pensée àla fois. La comparaison de deux pensées, le jugement d’une pensée, le souvenir d’une pensée est encore une autre pensée. Au moment où elle nous tient, chaque pensée nous semble la pensée la plus importante, la plus urgente. Mais cette pensée cède la place àune autre. Si bien qu’en réalité, aucune pensée n’est importante.

Les pensées qui nous semblent « importantes  » et les sentiments qui nous paraissent « très vifs  » àtel instant passent au second plan ou sont oubliées l’instant suivant. Observer ce processus incessant d’apparition et de disparition, d’entrée en scène et de retour àl’ombre, devrait nous aider àne pas croire àl’importance de quoi que ce soit et àréaliser que notre esprit construit et détruit l’importance continuellement.

***

Rien n’est absolument bon, même la meilleure pensée : elle pourrait nous faire perdre l’instant.

***

La plupart de nos « pensées  » relèvent de l’automatisme mental. La véritable pensée, la pensée noble, est perception directe, contemplation, présence, création, action sur soi, engagement profond, transformation de l’être. La pensée noble n’est jamais un jugement. On sait qu’on a vraiment pensé quand on perçoit autrement, quand un espace s’est ouvert.

Les seules pensées heureuses sont les pensées vraies. Je ne parle pas seulement des vérités « objectives  », « universelles  », « scientifiques  », mais d’abord des vérités existentielles, émotionnelles, de la vérité des situations. Les pensées vraies ne sont ni des dérobades, ni des faux-fuyants. Elles regardent notre vie en face, ici et maintenant. Les pensées vraies sont des perceptions.

***

La majorité de nos pensées tisse un voile qui nous sépare du monde et de nous-mêmes. Elles détournent notre attention de se qui se passe ici et maintenant. Elles nous empêchent de sentir. Nous voulons échapper àl’expérience directe du grand flux parce que cela nous ferait renoncer àla solidité illusoire de notre moi et du monde « extérieur  ». Pourtant, derrière le brouillard des pensées, des concepts, des préjugés et de toutes les formes de bavardage mental brille la lumière de l’éveil.

***

Pour s’orienter dans l’existence, il faut avoir du discernement. Pour acquérir du discernement, nous devons apprendre àregarder les choses telles qu’elles sont. Pour voir les choses telles qu’elles sont, il faut cesser de projeter ses états mentaux sur le monde. Pour cesser de projeter, nous devons nous connaître. Pour se connaître, il faut devenir son ami. Afin de devenir notre propre ami, efforçons-nous d’accueillir avec douceur toutes nos pensées. Pour accepter toutes ses pensées, il faut cesser de distinguer entre les bonnes et les mauvaises. Si l’on veut sincèrement cesser de distinguer entre les bonnes et les mauvaises pensées, il est conseillé de pratiquer la méditation avec constance et discipline. Pour méditer, il faut distinguer sans juger entre la pleine conscience de l’instant et la fuite dans les pensées. A ce stade, le problème de s’orienter dans la vie ne se pose plus. Nous demeurons depuis toujours dans le cœur de l’existence.

Misère de l’homme

« Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent àvenir, comme pour hâter son cours ; ou nous rappelons le passé, pour l’arrêter comme trop prompt : si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient ; et si vains, que nous songeons àceux qui ne sont rien et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent, d’ordinaire, nous blesse. Nous le cachons ànotre vue, parce qu’il nous afflige ; et s’il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons àdisposer les choses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver. Que chacun examine ses pensées. il les trouvera toutes occupées au passé ou àl’avenir. Nous ne pensons presque point au présent ; et si nous y pensons ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi, nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et nous disposant toujours àêtre heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.  » Pascal.

L’instant

Tu es l’instant et tu n’es rien d’autre.

***

« Sois heureux un instant. Cet instant, c’est ta vie  »

Omar Khayyam.

***

La racine de toutes les souffrances est l’incapacité où nous sommes de vivre dans le présent, seconde après seconde, et de nous émerveiller de respirer, de sentir, de penser, d’être en relation avec d’autres êtres sensibles.

Etre présent implique une adhésion intégrale aux sensations et àl’expérience. Il faudrait pour cela que les pensées cessent d’occuper notre esprit, ou tout au moins que nous voyions un peu àtravers.

L’esprit présent, comme s’il était une membrane très fine, très souple et transparente, adhère àtous les détails de son champ visuel, de son champ auditif, tactile, olfactif, proprioceptif et affectif sans jamais se perdre ou se dédoubler dans la pensée qui le fait décoller de ses sensations, sans s’absenter du flux d’expérience, sans l’interpréter ou le conceptualiser. Etre présent, c’est devenir son flux d’expérience.

***

En cessant de m’absenter dans mes pensées, je sens ma propre présence envelopper la présence de tout ce qui constitue mon monde. Du même mouvement de revenir au présent, je me rends sensible àmoi et au monde, c’est-à-dire au même instant.

Que ton âme soit présente àla danse cosmique, aux autres âmes, àelle-même. C’est tout un.

***

Aucun bien n’est supérieur àla joie d’exister ici et maintenant.

Aucun bien n’est préférable au bonheur de la personne qui nous fait face, ici et maintenant.

Le Bien n’est pas la source de la joie, il est la Joie.

Le Bien se trouve dans la fragile, évanescente, qualité de l’instant.

***

Tu es pour la joie, pour le bonheur ? Tu es pour l’amour, pour la paix ? Unis ta vie àtes idées et tes idées àta vie, concrètement, àchaque seconde, maintenant, ne repousse pas le moment. Car compte uniquement cette vie-ci. La vie immédiate est seule réelle. Sois l’amour, sois la paix, sois la joie. Maintenant. Tout le reste est hypocrisie.

***

L’éveil suppose une libération de tous les concepts et catégorisations qui réifient et emprisonnent l’existence. Tout être qui possède une expérience directe de quoi que ce soit, et précisément dans la mesure où il la possède, est éveillé. Une personne inventive ou créative a forcément lâché prise sur les préconceptions instituées, que ce soit dans le domaine de la science, de l’art, de l’organisation, de la cuisine, de l’amour ou dans n’importe quel autre secteur de l’existence. Aller au-delàde l’institué, de l’habituel, du mécanique, pour expérimenter créer ou interpréter librement est une forme d’éveil partiel.

Une personnalité ordinaire équivaut àune certaine distribution, irrégulière et spécifique, de ses moments de présence, une spécialisation ou un filtrage singulier de son potentiel d’existence. L’être complètement éveillé, en revanche, existe ici, maintenant et vers tous les azimuts, sans spécialisation ni filtrage. Les personnes épinglées par leur ego, enfermés par leurs concepts, limités par leurs attachements n’ont aucune idée de la qualité et de la puissance de la présence éveillée, quoique le fond de leur être soit précisément cette présence.

Je ne veux pas seulement être présent mais « PRESENT  ». Le mot doit être crié, hurlé, pour marquer l’intensité de la présence possible.

Protège ton esprit des poisons. Vis en pleine conscience. Sois heureux. Quand le poison arrive, lâche prise et reviens àla chanson des sens.

Surveille ton esprit : c’est làque se décide la qualité de l’instant.

***

Chaque instant est sacré parce que c’est un instant de vie. Parce que la vie est cet instant. Et donc tout ce qui peuple l’instant est sacré, et tout ce qui a mené àcet instant, même la souffrance, même les causes de la souffrance.

Derniers livres parus :

– World Philosophie (le marché, le cyberespace, la conscience), Odile Jacob, Paris, 2000. 230 p.

– Le feu libérateur, (avec Darcia Labrosse) Arléa, Paris, 1999. 250 p.

– Cyberculture. Odile Jacob, Paris, 1997. 313 p.

– Qu’est-ce que le virtuel ? La Découverte, Paris, 1995, 150 p.

– L’intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberspace. La Découverte, Paris, 1994, 245 p.

Janvier 2001



Philosophe àl’Université du Québec àTrois Rivières

Auteur de 10 ouvrages traduits dans une douzaine de langues.

Derniers livres parus :
– World Philosophie (le marché, le cyberespace, la conscience), Odile Jacob, Paris, 2000. 230 p.
– Le feu libérateur, (avec Darcia Labrosse) Arléa, Paris, 1999. 250 p.
– Cyberculture. Odile Jacob, Paris, 1997. 313 p.
– Qu’est-ce que le virtuel ? La Découverte, Paris, 1995, 150 p.
– L’intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberspace. La Découverte, Paris, 1994, 245 p.






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