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Maîtres universels et législateurs

Les Maîtres Universels se distinguent d’autres leaders spirituels en ceci que les premiers sont eux-mêmes la Parole, le "Logos". Ils sont àla fois le but et le chemin. Ils ne laissent donc jamais d’écrit.

Par Jean-Pierre Sara

Parallèle entre deux "Avatars" : Krishna et Christ, reconnus comme Incarnations divines par les leurs. Si le second est aisément identifiable dans l’histoire, le premier est àla lisière du personnage mythique, dans une frontière mal définie entre légende et réalité. Sa vie se situerait vers le troisième millénaire avant notre ère. Il serait né àMathura dans le nord de l’Inde et mort àDwarka sur la côte est. Il fut le héros de la grande épopée indienne du Mahabharata, où il livra l’essentiel de son message dans la « Bhagavad Gita », l’équivalent de notre Evangile. Les deux grandes figures de Krishna et Christ ont été choisies pour l’immense retentissement de leur enseignement, tant sur le plan spirituel que par rapport au nombre de ceux qui ont cru en eux et qui représentent, ensemble, plus du tiers de l’humanité en ce début du XXIème siècle.

Ces Maîtres Universels, "World Teachers", se distinguent d’autres leaders spirituels, tels que Moïse, Paul –le réel fondateur du Christianisme– et Mahomet, en ceci que les premiers sont eux-mêmes la Parole, le "Logos". Ils sont àla fois le but et le chemin. Ils ne laissent donc jamais d’écrit. Gautama Çakyamuni, le "Bouddha" (VIème siècle av. J.-C.), ne montre-t-il pas lui aussi, dans sa voie de moine itinérant, la perfection de l’idéal qu’il prêche ? Or ce sont toujours des disciples qui nous rapportent la vie et l’enseignement de ces Maîtres. Tandis que les seconds sont des Législateurs, "Law Givers". Ils pensent avoir une mission historique, une religion àfonder et àpropager. Ils laissent donc, nécessairement, un document par lequel ils exposent leur doctrine : la Loi de Moïse, les Epîtres de Paul et le Coran de Mahomet.

Plus proches de nous, on pourrait citer des géants contemporains, qui ont marqué leur temps et qui illustrent parfaitement cette distinction : Ramakrishna Paramahamsa (1836 - 1886) et le "couple" Marx-Lénine (1818 -1883 et 1870 - 1924). Le premier, un Maître Universel, a revivifié la spiritualité de l’Orient par ce qu’il a dit ou, tout simplement, vécu. Il n’a rien écrit et ce sont ses disciples qui nous l’ont fait connaître. Les seconds, des Législateurs, ont d’abord bouleversé les moeurs socio-politiques de l’Occident par leurs divers traités (« Das Kapital », « L’Impérialisme », « Etat et Révolution », etc.), puis ont établi leur pouvoir sur le tiers-monde d’alors par la propagation belliciste du Communisme. Lequel s’est avéré être une véritable religion. En sens inverse, partait de la pauvre demeure de Ramakrishna la spiritualité de l’Inde àla conquête pacifique des nations nanties, notamment par l’action de son disciple, Swami Vivekananda.

Ces personnalités hors normes ont toujours fait rêver les hommes. Mais quand les Maîtres Universels suscitent une dévotion intense, voire l’adoration, les Législateurs, eux, entraînent l’adhésion militante, voire la crainte. Crainte qu’ils inspirent àleurs adeptes par la rigueur de leurs injonctions et crainte qu’àleur tour, les adeptes inspirent aux autres, lorsque ceux-ci ne partagent pas leurs croyances.

Dans notre parallèle, nous essayerons de montrer la ressemblance qui se dégage des Ecritures hindoues et chrétiennes, décrivant les faits majeurs de leur Dieu-homme respectif ; mais ce sera pour en tirer des conclusions plus générales sur les Maîtres Universels et les Législateurs, quant àla différence entre l’"esprit" des uns et la "lettre" des autres ; la quête spirituelle que les uns suscitent et l’organisation institutionnelle que les autres instaurent.

LES PARENTS DES AVATARS

Exposés, du fait de leur rôle privilégié, aux épreuves et aux souffrances :

– Dans le cas de Krishna, son père Vasudeva et sa mère Devaki ont passé des années en prison. Vasudeva a dà» faire fuir l’enfant dans des conditions très dures (évasion nocturne, traversée du fleuve Yamuna, etc..) et Devaki a dà» assister àl’exécution des six nouveau-nés qu’elle avait enfantés avant Krishna.

– Dans le cas de Jésus, son père Joseph et sa mère Marie ont également connu toutes sortes de tribulations. Joseph a du faire fuir l’enfant par la traversée du désert d’Egypte, et Marie a assisté àla mort de son fils sur la croix.

LA ROYAUTE

Les Ecritures, dans les deux cas, s’attachent àmontrer la royauté de ces enfants par la lignée de leurs parents : Vasudeva et Devaki, de la Maison de Yadu ; Joseph et Marie, de la Maison de David.

Krishna régnera effectivement sur les Yadavas et mourra comme leur roi, et Jésus verra le titre de "roi des juifs" le suivre jusqu’au Golgotha.

LES PROPHETIES

- Pour Krishna, une voix annonce àson oncle qu’un enfant va naître qui mettra fin àson règne de terreur.

– Pour Jésus, un ange annonce àsa mère qu’elle va enfanter le Rédempteur.

LA NAISSANCE

Le lieu : très dépouillé, pour ne pas dire misérable, puisque Krishna est né dans une prison et Jésus, dans une étable.

Le temps : le « Srimad Bhagavatam » [l’équivalent de nos évangiles de l’Enfance] mentionne très clairement minuit, et la tradition chrétienne célèbre également Noë l àminuit.

La lumière : la prison s’éclaire merveilleusement àla naissance de Krishna et l’étoile est particulièrement brillante qui conduit les Mages jusqu’àla crèche.

LES TYRANS

Deux rois figurant l’emprise du mal sur ce monde ont pour nom :

– Kamsa, dans l’histoire de Krishna

– Hérode, dans l’histoire de Jésus

L’un et l’autre, avertis de l’avènement d’un "autre royaume", entendent défendre le leur par tous les moyens. A trois mille ans de distance, Kamsa et Hérode répètent le même geste : faire massacrer les enfants de la tranche d’âge dans laquelle est né l’enfant qui les menace.

L’ENFANCE

Empreinte de "merveilleux". Les récits concernant l’enfance de Krishna et de Jésus se distinguent, tant dans le Srimad Bhagavatam que dans les évangiles apocryphes (relayant les Evangiles canoniques jugés trop discrets sur cette période), par le caractère surnaturel des actes attribués aussi bien à"Gopal", nom donné àKrishna enfant, qu’àl’Enfant-Jésus.

La ferveur populaire insiste non seulement sur leurs exploits prodigieux, mais aussi sur le fait qu’ils sont conscients, l’un et l’autre, des pouvoirs dont ils disposent et que, souvent, ils souhaitent révéler àceux qui ont la charge de leur éducation.

LE "JUMEAU"

La même tradition populaire éprouve le besoin d’adjoindre un compagnon intime, quoique de bien moindre importance, àces deux Avatars :

– Balarama, frère de Krishna, conçu en quelque sorte "àsa place" et juste avant lui, partenaire de ses jeux d’enfant et, par la suite, associé àsa vie d’adulte ;

– Thomas, dit "Didyme", c.a.d. le jumeau (peut-être àcause de sa ressemblance physique avec Jésus ?) qui, selon les Canoniques, a douté de sa résurrection et, selon l’évangile qui porte son nom, a été le dépositaire des 114 "loghia", ou paroles cachées du Christ.

LES DISCIPLES

- En grand nombre pour Krishna, dont les 6 principaux sont : les cinq frères Pandavas, et Uddhava, le bien-aimé, àqui il confiera son enseignement "avancé", consigné plus tard dans la « Uddhava Gita ».

– Au nombre de 12 pour Jésus : parmi lesquels Jean le bien-aimé qui, le dernier, consigna son enseignement dans un Evangile se démarquant des Synoptiques par son aspect gnostique.

De plus, les deux Avatars ont eu pour disciples des femmes ; ce qui, àleurs époques respectives, était inhabituel, àla limite scandaleux :

– En grand nombre pour Krishna, dont les 6 principaux sont : les cinq frères Pandavas, et Uddhava, le bien-aimé, àqui il confiera son enseignement "avancé", consigné plus tard dans la « Uddhava Gita ».

– Au nombre de 12 pour Jésus : parmi lesquels Jean le bien-aimé qui, le dernier, consigna son enseignement dans un Evangile se démarquant des Synoptiques par son aspect gnostique.

LA TRANSFIGURATION

L’un et l’autre apparaissent resplendissants de gloire :

– Krishna devant son plus proche disciple, Arjuna (Chapitre XI de la Bhagavad Gita) ;

– Jésus devant ses trois plus proches disciples, Pierre, Jacques et Jean (Chapitres XVII de Matthieu, IX de Marc, et IX de Luc).

Dans les deux cas, les disciples sont pétrifiés par la vision de l’Avatar transfiguré, et les Ecritures mettent l’accent sur leur impossibilité àsoutenir cette vision.

LE LAVEMENT DES PIEDS

- Krishna l’a fait aux hôtes du roi Yudhishtira, l’aîné des Pandavas et donc son disciple, lors d’une cérémonie sacrificielle.

– Jésus l’a fait àses disciples lors de la Cène, au cours de laquelle il a partagé avec eux le repas eucharistique.

LA MORT

Violente pour ces deux Avatars :

- Krishna, atteint par une flèche empoisonnée,

– Jésus, crucifié.

Mort connue d’avance par eux et pleinement acceptée. L’un et l’autre pardonnent àceux par qui elle leur a été donnée.

Tracer ce parallèle avait donc deux raisons :

D’une part, relativiser la notion d’Incarnation divine. Non qu’il faille la banaliser –il s’agit quand même d’un fait rare dans l’histoire [même en l’élargissant àdes Zoroastre, Lao-Tseu et Socrate]– mais pour montrer que, confrontés avec ce phénomène, les hommes ont tendance àlui attribuer des manifestations d’une troublante similitude.

Près de trois millénaires se sont écoulés entre la vie de Krishna et celle de Jésus, et l’on vient de voir combien proche est l’idée que leurs sectateurs respectifs s’en font. Au point que les récits sont empreints du même "surnaturel", depuis la naissance jusqu’àla mort. Voilàpourquoi, sans rejeter ces récits pour cause d’invraisemblance, il faut plutôt les considérer dans leur contexte de ferveur populaire. Et y voir, surtout, l’espoir des hommes que le Divin peut, quand il veut et où il veut, prendre un visage humain.

Comme nous l’avons dit au début, on pourrait joindre àces deux portraits celui du Bouddha, assez dissemblable dans la forme (naissance et mort, en particulier), mais ontologiquement identique dans le fond, c’est-à-dire dans la qualité de l’être qu’il fut durant sa vie terrestre, et dans la transcendance de son enseignement.

D’autre part, nous faire toucher du doigt –àtravers ce parallèle– la différence radicale entre World Teachers et Law Givers. Pour les seconds, il n’y a qu’àse référer àleurs écrits. Tout y est. Nul besoin de chercher ailleurs une signification àleur présence sur cette terre. Ils appartiennent de fait et de droit àl’Histoire. Ils croient qu’elle a un sens dont, s’il faut se fier àleurs doctrines, ils sont les seuls interprètes. Hors de leur système, point de salut.

Tandis que les premiers n’enferment jamais l’esprit de leur message dans la cage de la lettre. Ils le vivent totalement devant nous. Ils suscitent en nous des interrogations profondes àchaque étape de leur vie, et de la nôtre. Ils sollicitent un engagement du dedans. Ils viennent d’un royaume qui n’est pas de ce monde et nous montrent le chemin pour y accéder. Mais, étant souverainement libres, ils respectent souverainement notre liberté.

S’il n’y avait que ce critère-ci : le "monde" qui précisément sépare les Maîtres Universels des Législateurs –Jésus de Paul, par exemple– il devrait suffire àéclairer l’étude comparative que nous en proposons.

Novembre 2000



Auteur de "Jésus avant l’Eglise", l’Harmattan, nov. 1999






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