Cet esprit, dont nous sommes tous pourvus, est le lieu de toutes nos expĂ©riences : sa nature rĂ©alisĂ©e est l’Eveil ; sa nature ignorĂ©e est l’origine des illusions et des passions. Le connaĂ®tre est reconnaĂ®tre ce que nous sommes vĂ©ritablement, et cette expĂ©rience nous libère des illusions et de leurs aliĂ©nations.
La voie spirituelle est celle de la rĂ©alisation de la nature de l’esprit : il s’agit de rĂ©aliser ce que "je" suis vraiment. Ainsi le Dharma du Bouddha nous concerne tous, il a un caractère universel, atemporel et transculturel : la connaissance de l’esprit et de la rĂ©alitĂ© qu’il propose est pertinente et d’actualitĂ© pour tous.
Le doigt qui montre la lune
Le Dharma du Bouddha n’est aucunement un dogme auquel il conviendrait d’adhĂ©rer par la croyance. Si son cheminement part bien, et nĂ©cessairement, de l’Ă©noncĂ© d’un enseignement, c’est pour conduire Ă une expĂ©rience qui ultimement dĂ©passe le discours et la connaissance conceptuelle habituelle.
Une image traditionnelle illustre bien le rapport entre les formulations de l’enseignement et l’expĂ©rience qu’il propose : elle compare ses Ă©noncĂ©s au doigt qui pointe vers la lune, et l’expĂ©rience dont il s’agit Ă la lune elle mĂŞme. La mĂ©taphore suggère qu’il n’est que les sots pour prendre le doigt qui montre pour la lune ! En effet, l’Ă©noncĂ© de l’enseignement, ses mots, son texte, sont toujours relatifs et ne sont jamais "la vĂ©ritĂ© en soi". Les formes et les formulations de l’enseignement sont un appui, nĂ©cessaire mais relatif, permettant de s’ouvrir Ă une expĂ©rience silencieuse et immĂ©diate au-delĂ du discours et des concepts du mental. C’est lĂ un point très important, et l’on peut mĂŞme dire que dans la perspective du Dharma, la valeur ultime d’une tradition spirituelle rĂ©side dans son aptitude Ă finalement dĂ©passer ses propres formulations.
Compréhension relative et expérience immédiate
Le Dharma distingue deux modes de connaissance : la connaissance relative ou conceptuelle, et la compréhension ou intelligence immédiate.
L’intelligence ou comprĂ©hension essentielle est une expĂ©rience immĂ©diate au double sens du terme. Elle est d’abord immĂ©diate au sens d’instantanĂ©e, pleinement dans le prĂ©sent ; c’est mĂŞme l’Ă©tat de prĂ©sence d’instantanĂ©itĂ©. Elle est aussi immĂ©diate, non mĂ©diate, au sens oĂą elle ne connaĂ®t pas, comme la connaissance dualiste habituelle, par l’intermĂ©diaire ou le mĂ©dium des interprĂ©tations du mental, au travers de ses images, reprĂ©sentations et concepts.
La connaissance conceptuelle juste est valable et valide, bien sĂ »r, elle est mĂŞme indispensable et il ne s’agit pas du tout de la renier, mais de comprendre qu’elle n’est que relative et que son champ est limitĂ©. La connaissance conceptuelle est celle du sujet qui saisit, apprĂ©hende, en termes de noms et de formes. Cette saisie conceptuelle est mĂŞme ce qui constitue l’expĂ©rience dualiste sujet-objet. En effet, sujet et objet n’existent que dans le rapport qu’ils entretiennent l’un l’autre. Ils se posent, l’un en face de l’autre, dans la relation engendrĂ©e par la saisie conceptuelle. Ce mode cognitif est celui de la conscience habituelle, ou dit autrement, de l’expĂ©rience de l’ego.
Quoi qu’il en soit, le point essentiel est d’entendre que la connaissance conceptuelle n’est pas la seule ; il est au-delĂ de celle-ci un autre mode d’intelligence, immĂ©diat, non conceptuel qui est la forme ultime de comprĂ©hension.
L’amour et la compassion au-delĂ de l’ego
Quel est le rapport entre cette comprĂ©hension et la compassion ? D’abord et en gĂ©nĂ©ral, le dĂ©nominateur commun entre compassion et comprĂ©hension rĂ©side dans le dĂ©passement de l’expĂ©rience Ă©gocentrĂ©e. La compassion authentique, tout comme la comprĂ©hension de l’expĂ©rience immĂ©diate, est au-delĂ de l’ego et de l’Ă©gocentrisme.
L’Ă©gocentrisme est une attitude Ă©goĂŻste et passionnelle, mais c’est aussi, plus fondamentalement, l’expĂ©rience "ego-centrĂ©e", c’est-Ă -dire la perception que le sujet a du monde avec l’observateur intĂ©rieur, le moi-sujet au centre, et autour les objets extĂ©rieurs, les choses observĂ©es comme autres. C’est dans l’intervalle de cette expĂ©rience dualiste "moi-autre" que se dĂ©veloppent toutes les attitudes passionnelles : le moi-ego - le point de rĂ©fĂ©rence central - veut attirer dans son territoire tout ce qu’il juge agrĂ©able et dĂ©sirable, Ă©carter de lui tout ce qu’il juge indĂ©sirable ou impropre, et ignorer ce qu’il considère comme indiffĂ©rent. Ces trois attitudes : attraction, rĂ©pulsion et indiffĂ©rence, constituent "les trois poisons de l’esprit", les trois types de relations duelles et conflictuelles qui se dĂ©veloppent entre les deux pĂ´les de la dualitĂ© sujet-objet.
La compassion authentique, l’amour vĂ©ritable de l’autre, est une attitude ouverte, rĂ©ceptive et disponible Ă celui-ci. C’est dans l’ouverture du cocon de l’ego qu’il est possible de participer vraiment Ă la rĂ©alitĂ© de l’autre, de « com-pâtir  », ce qui signifie Ă©tymologiquement "souffrir avec" ou "participer Ă la rĂ©alitĂ© de l’autre". C’est dans cette participation de rĂ©ceptivitĂ© et de disponibilitĂ© que se perçoit ce dont l’autre a vĂ©ritablement besoin, et qu’il est alors possible de lui rĂ©pondre de façon bienveillante et intelligente. Sans cette dimension de non-ego, l’amour est exposĂ© Ă toutes sortes de dĂ©viations. On peut, au nom de l’amour, essayer de transformer l’autre, de grĂ© ou de force, en une rĂ©plique de son ego ; essayer de le convertir Ă ce que l’on croit ĂŞtre bon pour lui.
En bref, la compassion et l’amour authentiques se vivent dans un effacement de l’ego, une qualitĂ© d’abnĂ©gation, de don de soi, d’abandon et d’ouverture. Le niveau relatif, relationnel, de l’amour et de la compassion, consiste Ă renverser l’attitude Ă©gocentrĂ©e habituelle en apprenant Ă considĂ©rer l’autre comme aussi important et mĂŞme plus important que soi-mĂŞme. Les prioritĂ©s "ego-centrĂ©es sont alors inversĂ©es en une attitude "allo-centrĂ©e ". Toutefois, cet amour relationnel, bien qu’ayant une dimension universelle, est encore relatif ou dualiste. La forme ultime de l’amour est une participation immĂ©diate Ă la rĂ©alitĂ© de l’autre ; c’est une expĂ©rience au-delĂ du moi et de l’autre. C’est ce qui est nommĂ© la grande Compassion, et Ă ce niveau, compassion et comprĂ©hension ne sont plus deux.
Les deux ailes de l’oiseau
Les enseignements du Dharma mettent l’accent sur la nĂ©cessitĂ© de toujours combiner compassion et comprĂ©hension ; une voie spirituelle qui ne dĂ©velopperait que la comprĂ©hension ou que la compassion, serait dĂ©sĂ©quilibrĂ©e et conduirait Ă toutes sortes de dĂ©viations. Une cĂ©lèbre image compare la comprĂ©hension et la compassion aux deux ailes d’un oiseau qui sont l’une et l’autre indispensables pour s’envoler au firmament du grand Eveil.
Texte prĂ©parĂ© Ă l’Institut Karma Ling Ă partir d’enseignements de Lama Denys
Février 2000