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André Bareau

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> Bouddhisme > Découverte


La morale dans le bouddhisme ancien

Par André Bareau

Villebon, 11 juin 1989

Vénérable,
Mesdames, Messieurs,

La morale a toujours occupé une grande place dans le bouddhisme, depuis ses plus lointaines origines. Elle est l’un des éléments capitaux de la méthode de salut découverte par le Bouddha et enseignée par lui àses disciples. Pour mieux le faire comprendre, je vais rappeler rapidement ce qu’était le bouddhisme antique, comment il naquit et qu’elles étaient ses principales croyances.

Il eut pour fondateur un jeune ascète indien nommé Gautama, qui vécut dans le bassin moyen du Gange vers le Vème siècle avant l’ère chrétienne. Selon la tradition la plus ancienne, il chercha pendant plusieurs années un moyen de délivrance du malheur inhérent àl’existence et il le découvrit en méditant toute une nuit , assis au pied d’un figuier pippal, près du village d’Uruvilva, aujourd’hui Bodh-Gaya, àune centaine de kilomètre au sud de Patna. Lorsque le soleil se leva devant lui, il comprit qu’il s’était enfin "Eveillé" àla Vérité, qu’il était devenu d’un Bouddha , mot sanscrit qui signifie "Eveillé". Quelques semaines plutard, dans un bois proche de Bénarès, il prêcha pour la première fois sa Doctrine àcinq hommes, qui devinrent ses premiers disciples , et il fonda avec eux sa Communauté de moines mendiants. La nuit de l’Eveil (Bodhi) et le sermon de Bénarès sont racontés en détail par les textes canoniques anciens et ils contiennent, selon la tradition, les bases de l’enseignement du Bouddha, que ses fidèles appelaient respectueusement le Bienheureux (bhagavant)

Comme presque tous les indiens de son temps, et aussi leurs descendants jusqu’àaujourd’hui, le jeune Gautama croyait fermement que tout être vivant, homme, animal, dieu ou damné, renaît apres sa mort dans le corps d’un autre être vivant, et ainsi de suite. Tous les êtres étaient donc prisonniers dans une série indéfinie de vies successives, dont chacune avait une durée limitée entre la naissance et la mort. La plupart des gens se résignaient àcette situation en goà»tant les plaisirs de l’existence présente quand il y en avait et en espérant que les vies suivantes seraient meilleurs. Les autres hommes étaient au contraire profondément découragés et angoissés par l’idée de toujours mourir et renaître pour subir les désagréments, les peines et les souffrances d’une existence ordinaire. Parmi eux, les plus sages cherchaient un moyen de briser définitivement l’enchaînement des transmigrations pour atteindre un état stable où ils jouiraient enfin, non pas du bonheur désiré par les gens vulgaires, mais du calme et de l’absence de malheur. Certains de ces sages croyaient avoir trouvé de tels moyens et ils les enseignaient aux autres. Le jeune Gautama avait écouté plusieurs de ces maîtres, mais il avait été déçu par leurs sermons, et c’est pourquoi il avait entrepris de chercher par lui-même un autre moyen de délivrance. En méditant longtemps, il avait enfin atteint l’Eveil et découvert sa propre Doctrine.

Selon celle-ci, toute vie est malheureuse, même celle des innombrables dieux de toutes sortes, car elle s’achève nécessairement par la mort. Celle des autres êtres s’est attristée de plus par la maladie, la vieillesse, les déceptions, les peines morales et les souffrances physiques. Il en est ainsi parce que tout change, tout se transforme plus ou moins vite mais sà»rement, parce que rien ne dure, rien n’est éternel, ni les êtres ni les choses. Tout n’est que phénomènes transitoires, il n’existe donc aucune substance, qu’elle soit matérielle ou spirituelle.

Par conséquent, il n’existe pas d’âme au sens que l’Occident donne àce mot. Pour la même raison, Dieu, avec un D majuscule, comme le conçoivent les chrétiens, Dieu unique, éternel, tout-puissant, créateur de toutes choses, est nié également par la Doctrine bouddhique. L’univers, formé d’innombrables mondes semblables au nôtre et peuplés de la même façon, dispersés dans un espace infini et évoluant au long d’un temps sans commencement ni fin, l’univers existe par lui-même et il se transforme de même, selon sa propre nature, suivant ses propres lois, sans qu’aucun être extérieur àlui-même et doué d’une intelligence suprême ne l’ait créé ni ne le dirige.

De cette absence de Dieu, il résulte que la morale bouddhique est tout àfait indépendante d’une volonté et d’une action divine quelconque, donc que l’homme est tout seul en face de ses responsabilités. Les bonnes actions ne peuvent être attribuées ni àune inspiration divine, ni àl’intervention d’anges bienfaisants envoyés par Dieu. Les mauvaises actions ne peuvent pas non plus être causées par les suggestions ou les agissements d’un Satan ou de démons inférieurs. Selon certaines légendes bouddhiques cependant, quelques dieux, grands ou petits, sont parfois venus donner de bons conseils au Bouddha ou àses disciples, et de même le démon de la mort, Mâra, a quelques fois essayé d’effrayer ou de tenter le Bienheureux ou ses moines, mais aucune de ses interventions divines ou diaboliques n’a jamais empêché le Bouddha d’agir en suite en toute liberté, après avoir bien réfléchi aux conseils des dieux ou avoir vite démasqué et fait fuir le démon.

La morale bouddhique n’a donc pas pour origine, pour base, la volonté de Dieu, puisque celui-ci n’existe pas pour le Bienheureux ni ses disciples, mais elle est la conséquence logique de la nature du monde, de la grande loi qui gouverne celui-ci et tout ce qu’il contient, de cette grande loi qu’on appelle le Dharma. Cette loi universelle est analogue àcelles de la physique, par exemple àcelle de la gravitation, et elle est donc entièrement indépendante d’une personnalité, d’une intelligence et d’une volonté extérieures et supérieures quelconques. C’est ainsi que les anciens bouddhistes indiens comprenaient l’ordre de l’univers et ses lois, non seulement matérielles, cosmiques et autres, mais aussi sociales, psychiques et morales.

***

Avec un esprit très méthodique, le Bouddha chercha et définit les causes du malheur inhérent àtoute existence. La première est ce qu’il appela la "soif"(trona), le désir ardent, dont les objets sont très divers. C’est tout d’abord la soif de renaître, pour goà»ter ànouveau des plaisirs, bien que ceux-ci soient tous éphémères, illusoires et décevants. Elle est l’une des principales causes de la transmigration et elle est accompagnée de l’attachement aux sensations agréables. C’est donc le désir de l’existence, non seulement de soi-même en tant que sujet de ces plaisirs, mais aussi des choses et des autres êtres dont on veut faire les objets de sa jouissance.C’est aussi le désir de l’inexistence, qui est celle de soi même quand on veut échapper àla vie présente et àses conditions pénibles, mais qui est plus généralement celle des choses et des êtres que l’on déteste car ils causent du déplaisir ou de la peine et que l’on veut donc leur disparition. En somme, ce désir de l’inexistence, ce désir négatif qui est l’inverse du désir proprement dit, est ce qu’on appelle l’aversion, le dégoà»t, la haine dont nous parlerons un peu plus tard.

Poussant sa réflexion plus loin, le Bouddha rechercha l’origine, les causes de cette soif, et il découvrit alors tout un enchaînement. Les causes immédiates du désir sont les sensations (vedana), celles qui sont agréables provoquant le désir positif, celles qui sont pénibles faisant au contraire naître le désir négatif, l’aversion et la haine. Cherchant encore plus profondément dans le même sens, le Bienheureux parvint enfin àce qu’il considéra comme étant le premier maillon de cette chaîne de causes et d’effets, et qu’il définit comme étant l’ignorance (avdya). Cette ignorance de la réalité, de la vérité (satya) comme le bouddhisme la conçoit, est pour lui l’origine profonde, indirecte mais certaine, non seulement du désir ardent, mais aussi de tout ce qui fait le malheur (duhkha) de l’existence, àsavoir la naissance, la maladie, la vieillesse et la mort, le fait de ne pas obtenir ce que l’on désire et le fait de posséder au contraire ce que l’on déteste, àquoi s’ajoute naturellement la sombre masse des chagrins, des peines des souffrances des tourments de toutes sortes,de la tristesse et du désepoir.

En réfléchissant aux résultats ainsi obtenus, le Bouddha dénonça par la suite le désir (karma), la haine (dvesa) et l’erreur (moha), soeur de l’ignorance, comme étant les trois "racines du mal" (akusa la-mula), qu’il fallait absolument arracher et détruire complètement pour supprimer le malheur propre àtoute existence. En effet, c’est de ces trois racines du mal que naissent tous les vices et toutes les passions, qu’il s’employa àdéfinir, àanalyser et àclasser pour pouvoir les combattre plus efficacement.

***

Une théorie d’une tout autre nature apporta un très solide appui àla morale bouddhique dont les bases étaient ainsi posées. D’après le récit traditionnel de la nuit de l’Eveil, le jeune Gautama eut d’abord deux visions qui lui apportèrent la certitude de l’évidence concernant les axiomes sur lesquels fut fondée sa Doctrine. Il se souvint d’abord avec précision de toutes ses innombrables vies antérieures, ce qui le confirma dans sa croyance aux transmigrations. Au milieu de la nuit, il vit ensuite les autres êtres mourir et renaître, et il constata ceci : ceux qui avaient autrefois accompli de bonnes actions renaissaient dans des conditions de vie agréables, heureuses, tandis que ceux qui avaient commis de mauvaises actions renaissaient au contraire dans des conditions pénibles et malheureuses. Il fut ainsi convaincu de la réalité d’une sorte de justice immanente, selon laquelle les éléments heureux ou malheureux de l’existence sont conditionnés par les bonnes ou les mauvaises actions passées. Le Bouddha comprit aussitôt l’immense intérêt de cette découverte et il n’hésita pas àl’utiliser pour consolider les fondements de sa morale, mais il lui fallait auparavant comprendre en détail le fonctionnement de ce phénomène. Cela l’obligea àse plonger dans de nouvelles méditations, d’où sortit une partie nouvelle et très importane de sa Doctrine, et tout particulièrement de sa morale.

Toute action, bonne ou mauvaise, produit, dans la partie subconsciente du psychisme de son auteur, une sorte de semence. Celle-ci va ensuite germer lentement et se développer jusqu’àproduire un "fruit" ou effet qui mà»rira peu àpeu , puis tombera et atteindra inéluctablement l’auteur de l’acte et lui seul. Si l’action fut moralement bonne, le fruit sera doux, voire exquis, mais, si elle fut moralement mauvaise, il sera amer et détestable. Comme tout se passe au plus profond du psychisme, dans la nuit de l’inconscient, l’auteur de l’acte ni personne d’autre ne peut avoir connaissance de ce phénomène et ne peut en conséquence le modifier en un sens ou un autre, d’où son caractère strictement individuel et parfaitement inéluctable. Sur cette justice immanent, si satisfaisante pour l’esprit, est fondée la responsabilité morale individuelle.

La croyance aux transmigrations va fournir une solution fort élégante àl’un des problèmes les plus anciens, les plus choquants et les plus difficiles àrésoudre qui se soient posés aux moralistes de tous les temps et de tous les pays. En effet, la maturation de l’acte, depuis l’accompissement de celui-ci jusqu’àla chute de son fruit, est très lente, si lente qu’elle dure souvent plus longtemps qu’une vie, et même que plusieurs vies successives. Il est donc tout àfait normal que l’on goà»te les fruits agréables d’une bonne action accomplie dans une lointaine existence passée ou que l’on subisse le châtiment d’un méfait commis jadis, bien avant la vie présente. Il n’est donc pas surprenant ni scandaleux qu’un homme doué de toutes les vertus soit poursuivi par le malheur ni qu’un autre, pleine de vices et parfois même criminel, jouisse de la santé et de la fortune. Si telle est leur situation présente, il est cependant bien certaine pour les bouddhistes que, dans l’avenir, le premier obtiendra la chance dont profit le second et que ce dernier sombrera alors dans le malheur en conséquence de son actuel comportement.

Cette justice immanente n’agit pas aveuglément, mais conformément àla nature et àl’importance des actes. Plus une faute est grave, et plus le fruit qui en naîtra sera amer, plus le châtiment sera sévère. En outre, le voleur renaîtra dans la misère, tandis que l’homme charitable et généreux vivra dans la richesse, le méchant qui se sera plu àfaire souffrir autrui mourra dans d’atroces supplices, alors que l’homme bon et compatissant qui aura porté secours àd’autres êtres échappera aux souffrances physiques. Plus subtilement, cette justice immanente tient judicieusement compte des circonstances de l’acte et des degrés de responsablité de son auteur . Pour qu’un acte produise un fruit, doux ou amer , il faut non seulement qu’il ait été décidé en toute connaissance de cause et en pleine conscience, mais aussi qu’il ait été accompli librement. C’est pourquoi, des trois sortes d’actes, corporels, vocaux et mentaux, ce sont ces derniers qui supportent tout le poids de la responsabilité individuelle et du déclenchement du phénomène de maturation. L’importance de cette responsabilité est proportionnelle aux degrés de la liberté d’action, de la connaissance et de la compréhension des circonstances, de la volonté de la décision. Elle est donc diminuée quand on agit sous une certaine contrainte, ou par maladresse, ou par erreur. Le phénomène de maturation ne se produit même pas du tout quand l’acte est accompi inconsciement, en dormant, dans une crise de folie ou par idiotie complète. De plus et en conséquence, l’importance du fruit est proportionnelle àla pureté de l’intention, àson désintéressement et àl’effort accompli, plus encore qu’àla valeur matérielle de l’action corporelle ou vocale. Les textes bouddhiques abondent donc en légendes contant comment des hommes très misérables et méprisés de tous sont renés pour très longtemps dans l’un des nombreux paradis des dieux pour avoir fait un don d’une valeur infime, mais dans un élan de bonté ou de compassion et en se privant, àun homme plus malheureux encore qu’eux-mêmes.

Contrairement àce que l’on pense parfois, la croyance en la maturation des actes n’a pas le fatalisme pour conséquence, car la responsabilité concerne autant les actions présentes et futures que celles du passé . Tout désagrément, toute peine a non seulement la valeur d’un châtiment, mais aussi celle d’un avertissement et d’un encouragement àagir désormais conformément àla morale pour éviter de nouveaux malheurs et déplaisirs àl’avenir et pour cueillir , dans cette vie ou dans une autre , les fruits exquis des bonnes actions. Il est donc parfaitement juste d’user de sa liberté pour employer tous les moyens capables de guérir des maladies ou de sortir de la misère, àla condition toutefois que ces moyens obéissent àla morale et ne nuisent àaucun être vivant. Si ces moyens réguliers réussissent, ce sera par l’effet de la maturation de bonnes actions antérieures, et , s’ils échouent ,ce sera àcause de mauvaises actions du passé.

Quoique la maturation ou rétribution automatique des actes s’effectue sans aucune intervention d’un dieu quelconque, le bouddhisme ancien connaît pourtant la légende, empruntée au folklore indien antique, du dieu Yama, qui aurait pour fonction d’interroger et de juger les morts, mais elle n’occupe qu’une très petite place dans l’immense littérature légendaire du bouddhisme indien et elle n’apparaît nulle part dans les traités et autres textes qui enseignent et expliquent la Doctrine.

***

Bien qu’elle utilise des mots désignants le bien et le mal comme des noms, la Doctrine bouddhique ne considère pourtant ni l’un ni l’autre comme des substances, mais au contraire comme de simples phénomènes et plus présisément comme des qualités des actions. C’est pourquoi elle emploie le plus souvent ces mots comme des adjectifs signifiant bon ou mauvais.

Puisque le bien et le mal sont étroitement liés au bonheur et au malheur par le phénomène de la maturation des actes, ils prennent une étymologie particulière. Est dit bon, conforme aux règles de la morale, l’acte qui est littéralement désigné comme approprié, convenable, correct, voire habile, car il produira des effets agréables. On appelle mauvais, donc immoral, celui qui est dit au contraire inapproprié, incorrect, non convenable, maladroit, car il fera naître des fruits amers et conduira àla peine et au malheur.

Le bouddhisme antique n’a aucunement personnifié le bien, mais il a donné une personnification au mal, représenté par le dieu Mâra. En réalité, celui-ci appartient entièrement au domaine de la légende et il est donc totalement absent de la littérature doctrinale. Mâra est plus exactement une personnification de la mort, comme son nom l’indique clairement, et c’est pourquoi il apparaît toujours comme étant le principal adversaire du Bouddha. En effet, celui-ci a découvert la Voie qui mène àla délivrance des transmigrations,et de plus il y conduit les autres êtres par son enseignement. Par conséquence, il va priver le dieu Mâra, incarnation de la mort, d’innombrables victimes puisque ceux qui atteindront le Nirvâna ne renaîtront plus nulle part et ne mourront donc plus jamais, échappant ainsi définitivement àl’autorité opprimante de Mâra. On comprend alors l’hostilité acharnée de ce dernier envers le Bouddha, son obstination àempêcher le Bienheureux et ses disciples d’avancer sur la Voie menant àla Délivrance et d’y conduire d’autres êtres. Naturellement, toutes tentatives faites par Mâra, en utilisant la terreur, la tentation ou d’autres moyens, aboutissent àleur complet échec, si l’on en croit les récits légendaires.

La Doctrine antique analyse les fautes, les vices et les passions, et elle les classe en plusieurs groupes, auxquels elle donne des noms différents, évoquant leur action nuissible : liens, jougs, noeuds, enveloppes,torrents, écoulements de souillures, appropriations, passions. Parmi ces dernières, elle distingue les passions latentes, dormantes, les tendances au mal, et les passions actives, les obsessions qui assiègent littéralement l’esprit. Toutes dérivent plus ou moins directement des trois "racines du mal", qui sont la convoitise ou désir, la haine ou malveillance, l’erreur ou stupididité. A la première se rattachent directement la concupiscence charnelle, l’avidité, l’envie, l’attachement aux plaisirs des sens, l’avarice, la gourmandise, l’intempérance. A la haine sont liés la colère, le ressentiment, l’hostilité, la méchanceté. De l’égarement proviennent les opinions fausses, les croyances erronées, l’attachement aux superstitions et aux pratiques qui en découlent, le doute et l’hésitation. L’orgueil, la vanité, l’égoïsme, l’ingratitude, l’imprudence, l’absence de scrupules, la paresse physique, la torpeur mentale, l’agitation, la distraction, les regrets, la peur résultent de combinaisons variées des trois fautes fondamentales appelées "racines du mal".

A l’opposé, les vertus se définissent d’abord comme étant l’absence, la surpression de ces diverses formes de vices, de passions et d’égarement. Cependant, le bouddhisme ne donne pas seulement àla morale une valeur négative, mais il recommande très souvent et loue hautement plusieurs groupes de vertus , qu’il nomme de façon caractéristique les "membres de la Voie menant àla Délivrance", les "facteurs de l’Eveil", ou bien des facultés, des capacités, des forces. Il enseigne àles rendre "immenses" en leur désignant pour objets tous les êtres vivants. De plus, les futurs Bouddhas, ceux qu’on nomme des bodhisattva ou "êtres se destinant àl’Eveil", doivent les pratiquer toutes en les portant àleur perfection pendant d’innombrales vies successives. A l’opposé du désir sont désignés le renoncement aux plaisirs des sens, le détachement envers les objets des passions, la tempérance, la frugalité et surtout le don, don des biens matériels, don des biens spirituels, don de sa personne même, si la charité l’impose pour sauver autrui, et donc aussi la patience, le renoncement àtoute idée de vengeance, le pardon total des offenses, si cruelles soient-elles. A l’opposé de la haine et de la colère, voici la bonté, l’amitié, la joie de sympathie envers les êtres qui sont heureux, la compassion et la pitié pour ceux qui souffrent, ce qui conduit souvent au don sous ses diverses formes, àquoi s’ajoutent la reconnaissance ,la gratitude àl’égard de ce qui nous ont aidés, A l’oppsé de l’égarement, de l’ignorance et de la stupidité, sont louées la sagesse, l’intelligence et les qualités qui en facilitent la réalisation, àsavoir l’attention, la concentration mentale, le calme, l’apaisement du corps et celui de l’esprit, la confiance, l’équanimité, l’indifférence aux mauvais traitements, aux flatteries et aux honneurs comme aux injures et aux offenses. A cela s’ajoutent encore d’autres vertus vivement recommandées et louées par le Bouddha dans ses sermons, comme l’énergie, l’effort, la résolution, la ténacité. Celles-ci sont en effet indispensables pour suivre jusqu’au bout, jusqu’àla Délivrance du nirvâna la longue et rude Voie menant àcelui-ci, Voie si longue que la très grande majorité des hommes ne peut la parcourir qu’àtravers la durée de plusieurs existences successives.

***

La moralité, plus précisement l’habitude de se conduire selon les règles de la morale, habitude qui doit se cultiver sérieusement et longuement, est l’un des principaux éléments de la méthode de salut enseignée par le Bouddha. Elle est aussi le premier d’entre eux par ordre chronologique, puisqu’on doit la pratiquer avec grand soin et s’efforcer de la développer avant de mettre en application les autres éléments, les méditations et les facultés intellectuelles menant au nirvâna. C’est pourquoi les devoirs des fidèles laîcs consistent essentiellement àobserver les cinq commandements moraux fondamentaux et àdonner aux moines bouddhiques les aumônes de nourriture et d’autres choses dont ils ont strictement besoin pour subsister. Ces cinq commandements ordonnent de s’abstenir : 1-de tuer aucun être vivant, et non pas seulement des hommes ; 2-de prendre ce qui n’est pas donné ; 3- de se livrer àla luxure ; 4- de mentir ; 5- d’absorber des boissons enivrantes. Il s’agit làd’un minimum indispensable, àcaractère négatif, qui est un premier pas dans la lutte contre les vices et les passions, plus précisement contre la méchanceté, la convoitise, le désir sexuel, la fourberie et l’intempérance. Cependant, la pratique des vertus actives est aussi vivement recommandée, en particulier la bonté, la compassion, le détachement, la maîtrise de soi, le calme, l’équanimité. De cette manière, le fidèle laïc peut entreprendre d’affaiblir ses passions en cultivant les vertus contraires. Il doit aussi veiller àce que ses actes corporels et vocaux soient tous conformes àla morale : par exemple, il ne doit ni frapper ni blesser un être vivant quelconque, ni prononcer une parole méprisante ou injurieuse. En conséquence, il doit renoncer àexercer des professions qui obligent àaccompir de tels actes, comme celles de boucher, de soldat, de bourreau.

La pratique de la morale n’est pas recommandée aux seuls fidèles laïcs, mais elle est imposée encore plus fortement aux astères bouddhistes, sous ses formes positives et négatives. En effet, comme l’expliquent très clairement les beaux récits de l’Eveil qui a transformé le jeune Gautama en un bouddha, il faut d’abord supprimer, chasser de son esprit toutes les choses mauvaises, immorales, les pensées de désir et de malveillance, avant d’entreprendre la série des méditations. Il faut vider son esprit de toutes ces mauvaises pensées qui le souillent et le troublent, pour le préparer aux opérations qui le débarrasseront successivement des activités psychiques, intellectuelles et émotionnelles, qui l’agitent et le dispersent, qui l’empêchent de se concentrer et de s’unifier pour devenir enfin un pur et limpide miroir dans lequel pourront apparaître et briller de tout leur éclat les saintes vérités de la Doctrine salivatrice. Autrement dit, la pratique de la morale est la condition nécessaire et préalable àl’exercice des méditations ,et celles-ci forment la condition non moins nécessaire et préalable àla naissance de la sagesse. D’autre part, la pratique des méditations et des autres exercices analogues, apparentés au yoga, dont les sermons du bouddha décrivent en détail et recommandent hautement un ensemble assez nombreux et fort divers, constitue une aide puissante et efficace dans la lutte constante que l’on doit mener contre les passions, les vices et les erreurs, que l’on doit ainsi détruire tous peu àpeu jusqu’àleur destruction totale et définitive, leur épuisement complet jusqu’au tréfond du subconscient. Ainsi donc, la pratique des méditations au sens large du mot continue en la renforçant puissamment celle de la morale ordinaire, mais il est bien évident que celle-ci ne doit jamais être abandonnée, tout au contraire.

La pratique des différents vertus par ces diverses méthodes bien définies doit même devenir si habituelle que le moine puisse parvenir àl’exercer sans y réfléchir, avec un esprit de plus en plus calme, détaché, paisible, sans le moindre attachement sentimental pour les autres êtres, quels qu’ils soient. Ce détachement permet au phénomène de la maturation de ces bonnes actions de s’effectuer dans un avenir de plus en plus proche au fur et àmesure que l’ascète avance en direction du nirvâna, afin de ne pas l’obliger àrenaître dans une vie future trop éloignée. Quand le saint moine est arrivé àsa dernière existence, ses actes vertueux ne produisent plus que des fruits mà»rissant pendant les années qui lui restent àvivre ou n’en donnent même plus aucun. Les ascètes sont aidés dans la réalisation de ce détachement par le fait qu’ils ont alors bien compris que, sur le plan supérieur de la réalité auquel les a élevés leur sagesse, les êtres qui sont les objets de leurs bonnes actions ne sont que des ensembles complexes de phénomènes, comme ils le sont aussi eux-même, et non pas des personnes réelles et distinctes comme ils paraissent l’être sur le plan inférieur de la réalité ordinaire et illusoire.

***

La morale bouddhique entraîne donc des devoirs, non seulement envers les hommes, tous les hommes, mais aussi envers tous les êtres vivants. Cela s’exlique très bien par la croyance aux transmigrations, car les animaux, les damnés, les divinités du temps présent ont jadis été des hommes, eux aussi, si bien que l’on ne sait jamais si l’un d’eux n’est pas la réincarnation, sous une forme non-humaine, d’un parent ou d’un ami décédé dont on pleure la disparition. De nombreuses légendes visent àconfirmer cette idée et par conséquent ont pour but d’inciter àtraiter tous les êtres avec ménagements, voire avec égards. Examinons cela de plus près, selon les différents groupes d’êtres que reconnaît le bouddhisme ancien, en finissant par les hommes.

Un vrai bouddhiste évitera donc de maltraiter un animal quelconque, et surtout de le tuer. C’est pourquoi les anciens moines devaient filtrer leur eau de boisson afin de ne pas avaler les animalcules qui y vivent, et pourquoi ceux d’aujourd’hui comme ceux d’autrefois ne doivent manger de viande ou de poisson qu’après s’être bien assurés que les animaux en question n’ont pas été tués spécialement pour leur en donner la chair àconsommer.

Le Bienheureux a permis àses fidèles de donner des boulettes de nourriture aux revenants qui errent, perpétuellement affamés, invisibles mais faisant entendre leurs lamentations dans les lieux où ils ont vécu quand ils étaient des hommes. En pratiquant ainsi les vertus de compassion et de charité, les bouddhistes accomplissaient un vieux rite indien, mais ils lui donnaient une nouvelle justification.

Les disciples du Bouddha ne pouvaient au contraire apporter aucun secours aux damnés qui souffrent de mille tourments dans les enfers situés très profondément sous la terre ou entre les mondes, car toute relation est coupée entre ces êtres et le monde des hommes ordinaires. Seuls, les plus grands saints du bouddhisme pouvaient se rendre auprès d’eux grâce àleurs pouvoirs prodigieux. Vers le début de l’ère chrétienne, on imagina et on enseigna dans certaines écoles que les bodhisattva, ces futurs bouddhas qui pratiquent sans cesse toutes les vertus jusqu’àleur perfection, descendent en enfer par leur propre volonté pour y exercer leur compassion sans limites. Dès leur arrivée, les flammes s’éteignent, un vent frais souffle dans les sombres cavernes et tous les tourments cessent.

Contrairement àce que l’on pourrait croire, le Bouddha a autorisé ses fidèles, surtout les laïcs, àrendre aux dieux et génies de toutes sortes les hommages qu’ils attendent des hommes et àleur porter des offrandes, àla seule condition que ces formes de culte ne fussent pas contraires àla morale qu’il leur enseignait. Tout sacrifice d’animal était donc interdit et les offrandes consistaient surtout en fleurs, encens, lumière, nourriture et musique. dans l’immense littérature du bouddhisme ancien, les dieux sont presque toujours des êtres fort estimables et menant une vie très convenable. Beaucoup d’entre eux ont un corps fait de matière extrêmement subtile et lumineuse, et leur seul nourriture est la joie qu’ils tirent des profondes méditations dans lesquelles ils sont plongés sans cesse. Les plus élevés sont même de purs esprits. A part Mâra, personnification de la mort, et quelques petites divinités vivants sur la terre, dans les arbres ou les rivières et les mares, qui sont souvent irascibles, les dieux sont toujours bienveillants envers les hommes, surtout envers le Bienheureux et ses disciples. C’est du reste àcause de leurs nombreuses et importantes bonnes actions accomplies durant leurs vies antérieures qu’ils jouissent maintenant d’un bonheur presque parfait et d’une merveilleuse longévité. En leur rendant un culte , les bouddhistes ne font donc que leur donner ce qui leur est dà» et se conformer ainsi aux règles de courtoisie par lesquelles on entretient de bonnes relations avec ses voisins et les aures personnes.

Si les fidèles doivent se conduire ainsi avec des êtres si différents d’eux, on comprend que leur morale leur impose encore plus de devoirs envers les humains, tous les humains, même ceux qui sont les plus misérables, les plus méprisés. Cela concorde avec l’idée, si souvent et fermement exprimée par le Bienheureux, que ce n’est pas sa naissance, sa caste, sa position sociale qui fait la valeur d’un homme, mais ce sont ses qualités morales.

C’est pourquoi l’importance d’une bonne action, donc celle du fruit qui en naîtra, est proportionnelle, entre autres choses, àla valeur de l’être qui en est l’objet, qui reçoit un don, une aide ou des marques de respect. Très tôt, on établit donc une hiérarchie des valeurs humaines afin de guider les fidèles dans le choix des hommes auxquels ils devaient apporter leurs aumônes et les autres manifestations de leur vénération, de leur bonté ou de leur compassion. Au sommet de cette hiérarchie, on plaça naturellement le Bouddha, puis ses moines en ordre descendant selon leur degré de sainteté, de sagesse et de vertu, enfin la foule des humains ordinaires, en tenant compte de leur valeur morale et de leurs besoins matériels. On justifiait ainsi le don d’aunômes fait aux ascètes bouddhistes, qui est l’un des devoirs principaux des fidèles laïcs.

Cependant, le Bienheureux mit bien en garde ces derniers contre les mauvais moines, les faux ascètes introduits dans la Communauté, qui ne méritent ni dons ni respect, et dont les agissements coupables sont décrits en détail et condamnés dans les énormes codes de la discipline monastique.

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La troupe des disciples du Bienheureux qui adoptait la vie ascétique de celui-ci augmentait en effet avec le temps et certains d’entre eux commettaient des actions qui troublaient le calme et la bonne entente de la Communauté monastique en empêchant leurs compagnons de pratiquer dans de bonnes conditions les divers exercices de méditation et autres qui les faisaient progresser sur la Voie de la Délivrance. En outre, ces mauvaises actions indignaient les laïcs qui tendaient alors àmépriser tous les moines bouddhistes et àles priver des aunômes de nourriture qui leur étaient indispensables pour vivre, si bien que la Communauté tout entière menacée et la Doctrine aussi par conséquent.

Assez tôt, donc, le Bouddha fut obligé d’imposer àsa troupe de moines des règles de discipline de plus en plus nombreuses, au fur et àmesure que des fautes étaient commises par certains de ses membres Ainsi se constituèrent peu àpeu d’énormes codes dont chaque secte eut ensuite le sien propre, car ce travail de législation interne àla Communauté continua après la mort du Bienheureux. Ces vastes recueils contiennent de deux cent cinquante àtrois cent règles fondamentales et plusieurs milliers de règles secondaires, mais la plupart d’entre elles sont communes àtous ces codes. Toute la vie ascétique des disciples du Bouddha fut ainsi réglementée jusque dans ses plus infimes détails, et chaque transgression fut punie par un châtiment adapté àla faute et proportionnel àsa gravité, depuis le simple aveu pour les plus légères jusqu’àl’exclusion définitive de la Communauté pour les crimes majeurs.

Chaque type et degré de faute donnait lieu àune procédure définie avec une grande précision. On y tenait grand compte des circonstances qui pouvaient atténuer ou même annuler la culpabilité de son auteur, et le jugement n’était rendu, collectivement, par la communauté locale assemblée, qu’après avoir reçu les aveux du coupable et en avoir discuté. On est surpris par les principes très démocratiques et étrangement modernes àcertains égards d’une telle procédure, mais il est vrai que la constitution de la Communauté monastique bouddhiste avait pris pour modèle celle des petites républiques aristocratiques existant dans le bassin du Gange àl’époque où vivait le Bienheureux.

On note aussi avec intérêt que la morale sur laquelle repose ces codes diffère par nature de celle àlaquelle se réfère sans cesse la Doctrine de la Délivrance. Celle-ci est essentiellement fondée, rappelons-le, sur l’acte mental, sur la volonté d’agir, sur la décision, qui déclenche le phénomène automatique de la maturation de l’acte, phénomène purement psychique quoique inconscient. Au contraire, la morale de la discipline monastique est par nature une morale du comportement, elle ne juge que des actions du corps et de la voix, sans s’occuper aucunement des actes purement mentaux, ceux qui ne se manifestent pas par des gestes ou des paroles. Cela se comprend, puisque ces actes purement mentaux, restant inconnus d’autrui, ne peuvent nullement nuire àla Communauté en troublant la tranquilité des autres ascètes ni en altérant la bonne réputation de leur groupe auprès des laïcs. Pour prendre un exemple, supposons qu’un mauvais moine décide de commettre un vol, mais en est empêché par des circonstances imprévues avant qu’il ait même commencé àse diriger vers l’objet qu’il convoite. On ne lui infligera aucune punition, même s’il révèle sa mauvaise intention àses compagnons, car il n’aura transgressé aucune règle. Par contre, il subira tôt ou tard, dans cette vie ou dans une autre, les effets pénibles de la maturation de sa mauvaise pensée.

L’existence même des codes de discipline prouve clairement que ni le Bouddha ni les sages disciples qui poursuivirent et parachevèrent son oeuvre juridique ne se faisaient d’illusions sur l’application pratique, par les moines comme par les fidèles laïcs, de l’admirable morale qu’ils leur prêchaient constamment. Le Bienheureux n’a jamais prétendu que le simple fait de se croire ou de se dire bouddhiste, ni celui d’être devenu un ascète de sa communauté par l’accomplissement régulier du rite de l’ordination suffisaient pour accéder àl’un ou l’autre des quatre degrés de sainteté qui sont autant d’étapes sur la Voie menant au nirvâna.

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Revenons pour finir àla morale bouddhique, telle qu’elle fut enseignée par le Bouddha et qu’elle est définie si longuement, avec tant de détails, dans l’énorme masse des textes canoniques composés durant les derniers siècles avant l’ère chrétienne. Elle est certainement l’un des plus beaux monuments spirituels créés par des hommes et elle mérite vraiment notre admiration.

On lui doit sans doute l’atmosphère particulière que l’on respire dans les monastères et sanctuaires bouddhiques et qui se caractérise par plusieurs traits : l’accueil largement offert, mais toujours discret, le calme et une certaine douceur qui s’exprime naturellement par le sourire, ce fameux sourire que l’art bouddhique a posé sur les lèvres du Bienheureux. Cette douceur souriante et tranquille s’accorde très bien avec le recueillement nécessaire aux méditations et avec le culte bouddhique. Celui-ci s’inspire pleinement des grandes vertus prêchées par le Bouddha, le détachement, la sérénité, la bonté, la compassion et la charité, cette compassion et cette charité dont le grand mouvement de réforme du Mahâyâna a fait les principaux facteurs de la Délivrance avec la perfection de la sagesse. Nous sommes ici tout àl’opposé de l’intolérance, de la violence et du fanatisme, de ces passions nées des trois racines du mal que le bouddhisme enseigne àdétruire complètement pour se rapprocher de l’ineffable et définitive paix du nirvâna.

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Buddhaline

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