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Pema Chödrön

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> Bouddhisme > Enseignements


Vous connaître vous-même, c’est vous oublier

Par Pema Chödrön

Pema Chödrön est la directrice de l’Abbaye de Gampo àCape Breton, Nova Scotia.

« Nous pourrions penser que nous connaître nous-même est quelque chose de très égocentrique, mais en commençant ànous regarder clairement et honnêtement, nous commençons àdissoudre les murs qui nous séparent des autres. »

Le voyage de l’éveil advient juste làoù nous ne nous sentons pas àl’aise. Nous ouvrir au malaise est la base de la transmutation de nos sentiments « soi-disant » négatifs. d’une certaine façon, nous voulons nous libérer de notre ressenti désagréable en le justifiant, ou en l’étouffant ; mais ce qui arrive, c’est comme jeter le bébé avec l’eau du bain. D’après les enseignements du Vajrayana, ou Bouddhisme tantrique, notre sagesse et notre confusion font tellement partie de la même trame que s’en débarrasser simplement ne marche pas.

En essayant de nous débarrasser de notre négativité, en essayant de l’éradiquer, en le mettant dans une colonne étiquetée « mauvais », nous rejetons tout autant notre sagesse, car tout en nous est énergie créatrice - particulièrement nos émotions fortes. Elles sont pleines de force de vie.

Il n’y a rien de mauvais dans la négativité en elle-même ; le problème est que nous ne le voyons jamais, nous ne l’honorons jamais, nous ne regardons jamais en son coeur. Nous ne goà»tons pas notre négativité, nous ne la sentons pas, nous n’entreprenons pas de la connaître. Au lieu de cela, nous essayons sans cesse de nous en débarrasser en donnant àquelqu’un un coup de poing, en calomniant, en nous punissant nous-même, ou en refoulant nos sentiments. Entre le refoulement et le passage àl’acte, il y a quelque chose de sage, profond, qui échappe au temps.

Si nous essayons juste de nous débarrasser de nos sentiments négatifs, nous ne réalisons pas que ces sentiments sont notre sagesse. La transmutation vient de la volonté de tenir notre assise avec le ressenti, de lâcher les mots (laisser aller les mots), de laisser aller les justifications. Nous n’avons pas àavoir de solution. Nous pouvons vivre avec une note dissonante ; nous n’avons pas àjouer la note suivante pour finir la chanson.

Assez curieusement, ce voyage de transmutation est d’une formidable joie. Nous cherchons généralement le joie aux mauvais endroits, en essayant d’éviter de ressentir des pans entiers de la condition humaine. Nous cherchons le bonheur àtravers la croyance que des pans entiers de ce qu’est être humain sont inacceptables. Nous ressentons que quelque chose en nous-même doit changer. Pourtant, la joie inconditionnelle survient àtravers une sorte de compréhension dans laquelle nous nous permettons de voir clairement ce que nous faisons avec une grande honnêteté, combinée àune profonde douceur et gentillesse. Cette combinaison d’honnêteté, de claire perception et de douceur est l’essence d’une amitié pleine d’une inconditionnelle compassion avec nous mêmes.

C’est un processus qui nous mène continuellement pas àpas en territoire inconnu. Vous commencez àvous aventurer de votre propre chef dans le domaine inconnu. Puis vous réalisez que cette aventure particulière ne vous mène pas seulement àl’intérieur de vous-même, mais aussi àl’extérieur de vous-même, dans l’univers entier Vous ne pouvez accéder àl’inconnu que lorsque vous êtes devenus amis avec vous-mêmes. Vous ne pouvez accéder àces régions « Ã l’extérieur » qu’en commençant àexplorer et àéprouver de la curiosité pour cet « intérieur » inconnu, en vous-mêmes.

Dogen Zen-ji disait : « Vous connaître (vous-même) est vous oublier ». Nous pourrions penser que nous connaître nous-même est quelque chose de très égocentrique mais lorsque nous commençons àregarder en nous-même si clairement, si honnêtement,, - nos pensées nos émotions, ce que nous sommes réellement - nous commençons àdissoudre les murs qui nous séparent des autres. D’une manière ou d’une autre, toutes ces façons de se sentir séparés de tout et de tous, sont bâtis d’opinions. Ils sont faits de dogmes, ils sont faits de préjugés. Ces murs viennent de notre peur de connaître des parties de nous-mêmes.

Il y a un enseignement tibétain qui est souvent traduit par : « L’amour de soi est la racine de toute la souffrance ». Il peut être difficile pour un occidental d’entendre le terme « amour de soi » sans tomber dans l’incompréhension àson sujet. J’ai idée que 85 % de nous, occidentaux, interpréterions ceci dans le sens où nous ne devrions pas prendre soin de nous-mêmes - il y aurait quelque chose d’incompatible avec
l’éveil dans le fait de nous respecter nous mêmes. Mais ce n’est pas ce que cela signifie. Ce dont il est question, c’est de la tendance àla fixation. « L’amour de soi » se réfère àla façon dont nous essayons de nous protéger par la fixation ; la façon dont nous érigeons des murs de façon àne pas avoir ànous sentir mal àl’aise ou incertains. Cette notion d’amour de soi se rapporte àla croyance erronée selon laquelle il pourrait n’y avoir qu’aise et non malaise, celle selon laquelle il pourrait n’y avoir que joie et pas de tristesse, qu’il pourrait n’y avoir que du bon, et pas de mauvais.

Mais ce que les enseignements bouddhistes nous montrent, c’est que nous pouvons adopter une perspective bien plus large, une perspective qui est au delàdu bien et du mal. Les classifications en bon et mauvais viennent d’une absence de compassion (maitri) Nous disons que quelque chose est bon lorsque cela nous donne un sentiment de sécurité et c’est mauvais quand cela nous donne une sensation d’insécurité. De cette façon, nous en arrivons àhaïr les gens qui nous donnent un sentiment d’insécurité et àhaïr toutes sortes de religions et de nationalités qui nous donnent une sensation d’insécurité. Et nous apprécions ceux qui rendent la terre solide sous nos pieds. Quand nous sommes tellement engagés dans la tentative de nous protéger, nous sommes incapables de voir la souffrance sur le visage d’autrui. « L’amour de soi » est fixation sur l’ego et saisie : il noue nos coeurs, nos épaules, notre tête, notre estomac. Nous ne pouvons pas nous ouvrir. Tout est noué. Lorsque nous commençons ànous ouvrir, nous pouvons voir les autres et nous pouvons être làpour eux. Mais au stade où nous n’avons pas travaillé avec notre propre peur, nous nous effondrons quand les autres réactivent notre peur.

Ainsi, vous connaître c’est vous oublier. C’est àdire que lorsque nous devenons amis avec nous-mêmes, nous n’avons plus besoin d’être concernés par nous-mêmes. C’est un curieux tour : entrer en amitié avec nous-mêmes est une façon de ne plus du tout être si concerné par nous-mêmes. Ainsi, Dogen Zen-ji continue en disant : « S’oublier, c’est être illuminé par toutes choses » Lorsque nous ne sommes plus si préoccupés par nous-mêmes, nous commençons àcomprendre que le monde nous parle tout le temps. Chaque plante, chaque arbre, chaque animal, chaque personne, chaque voiture, chaque avion, nous parle, nous enseigne, nous éveille. C’est un monde merveilleux, mais nous le ratons souvent. C’est un petit peu comme si nous voyions les bandes annonces d’attractions àvenir et que nous n’allions jamais voir le principal spectacle.

Quand nous sommes dans le ressentiment ou le jugement, cela nous blesse et cela blesse les autres. Mais si nous regardons àl’intérieur de cela, nous pouvons voir que, derrière le ressentiment, il y a une peur, et derrière la peur, une intense douceur. C’est un très grand coeur, et un esprit immense - un état d’être fondamental, très éveillé. Pour expérimenter cela, nous commençons un voyage, le voyage de l’amitié inconditionnelle envers cela que nous sommes déjà.



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