BuddhaLine Recherche Plan du site Partenaires Forum Annuaire Newsletter Buddhaline

Même rubrique

Noë l, fête du corps - Anne Tardy
Le personnalisme est mort, vive la personne - Hubert Hausemer
Entretien avec soeur Emmanuelle - Annie Jeanneret
Jésus et les esséniens - Jean-Pierre Sara
Noë l, une fête de l’amour - Anne Tardy
Judas l’incompris - Jean-Pierre Sara
Noë l, fête des symboles - Anne Tardy
Autres textes
Asoka - guerre et paix - Marjolaine Jolicoeur
Une histoire de cailloux -
Le Tibet se meurt -
Le feu libérateur (6) : la triple antidote - Pierre Lévy
Pouvons-nous guérir par la méditation - Tulkou Thondoup Rinpotché
Une nouvelle culture pour un agir renouvelé - Réseau Cultures
La relecture de la vie - Dr Béatrix Paillot
Jean-Marie Lustiger

Bookmark and Share
- imprimer

> Intégration > Spiritualité > Christianisme


La pratique théologique dans un monde sécularisé

La célébration de l’Eucharistie, la lecture de l’Ecriture sainte dans la foi confessante, la transmission zélée de la Révélation, l’amour de la liberté spirituelle constituent des conditions concrètes de la pratique de la théologie dans un monde sécularisé

Par Jean-Marie Lustiger

JUSQU’À ces dernières décennies, c’est l’Europe qui a été le cadre principal d’élaboration de la pensée chrétienne philosophique et théologique. Les écoles monastiques ont su conserver et transmettre, avec les richesses de la tradition chrétienne, l’héritage de l’Antiquité, et en recueillir les apports successifs. Les écoles-cathédrales destinées àinstruire les futurs clercs et l’élite laïque, ont donné naissance aux universités dont chacun a présentes àl’esprit la croissance et l’évolution. La plus grosse partie du trésor théologique, de l’Orient byzantin comme de la latinité occidentale, a été produite dans l’espace culturel de l’Europe. Cette production théologique accumulée pendant deux millénaires n’a été possible qu’en raison des conditions de la vie de l’église.

Aujourd’hui, les pays d’Europe voient l’assise de la pensée théologique ébranlée, affaiblie ou aliénée de ses finalités propres. Ebranlée, l’ensemble de la production théologique de ce siècle le fut par la confrontation avec les exigences scientifiques modernes. Affaiblie, par les secousses politiques, les guerres et les asservissements qui détruisirent les bases humaines et physiques de la continuité théologique - jusques et y compris la destruction matérielle des bibliothèques. Dans une bonne partie de l’Occident, la théologie, après avoir fourni àla philosophie, voire àla sociologie occidentale, une grande part de leurs concepts et de leur substance, a souvent pris comme condition de production les normes de la scientificité critique, jusqu’àlaisser s’essouffler les démarches originales qui lui permettent de donner son fruit propre.

L’Europe de ce siècle a connu une efflorescence théologique inoubliable : Vatican Il n’aurait sans doute pu avoir lieu sans celle-ci. Les Universités catholiques et les Facultés ecclésiastiques, stimulées par Deus scientiarum Dominus (1931) et Sapientia christiana (1979), ont joué et jouent un rôle indispensable dans ce développement historique.

Mais cela suffit-il actuellement ? Les évêques d’Europe n’ont-ils pas un devoir particulier àl’égard de cet héritage patrimonial ? Vatican Il a été le fruit de longs investissements théologiques. Où en sont les investissements d’aujourd’hui ? Il est important de consacrer des ressources financières et de trouver les hommes et les femmes capables d’assumer les responsabilités de la pensée chrétienne. Il est du devoir des évêques de rassembler, àcet effet, tous les moyens disponibles. Pouvons-nous préciser cette tâche ?

Dans le débat public, le rôle des évêques en théologie n’est souvent perçu que sous l’angle d’une episkopê gardienne de l’orthodoxie. Cette image provoque une tension, souvent médiatisée, entre des positions intellectuelles librement élaborées selon les critères des universités séculières et une instance de contrôle mené selon les règles d’exercice du magistère pastoral. Ce rapport apparaît donc structuré sur le modèle socio-politique de la tension entre la liberté d’expression et son contrôle par le pouvoir. Il s’introduit ainsi une rupture entre ceux qui ont le devoir de la libre production de la pensée théologique et ceux qui ont la charge d’en assurer la cohérence avec la foi et la Tradition catholique. Il nous faut déplacer la problématique et nous interroger sur les conditions ecclésiales non pas d’abord de vérification, mais de production d’une pensée théologique catholique. Je propose l’expression suivante, empruntée au vocabulaire de l’économie politique : quelles sont les conditions ecclésiales de production d’une pensée proprement théologique ? La théologie n’est point la métathéorie du discours religieux, ni la science des religions, mais, au sein de l’Eglise, elle est recherche de Dieu par l’intelligence humaine, éclairée par la foi au Verbe incarné, mort et ressuscité, dans la communion de l’Esprit Saint.

Telle est la tâche primordiale des évêques en la matière : non pas seulement d’authentifier, de contrôler la production théologique, mais de susciter les conditions ecclésiales nécessaires àl’élaboration de la théologie catholique dans un monde sécularisé, au temps de la nouvelle évangélisation.

Les fortes pensées théologiques naissent de communautés d’Eglise porteuses d’une expérience spirituelle de communion au Christ vivant en son Eglise. Si le savoir et la recherche théologiques se coupent de cette racine, ils risquent d’être dénaturés ou exténués, au point de ne plus produire aucun fruit pour le peuple de Dieu.

Il convient donc, comme première condition, de permettre àde nouvelles générations de s’enraciner dans des communautés de prière et de vie chrétienne, telles que ces milieux puissent susciter, encourager et fortifier l’élan des esprits attirés par l’intelligence du mystère de Dieu et la joie d’en partager la vérité. Les milieux monastiques, dès l’antiquité, furent ces lieux de ferveur féconde. La grande scolastique de l’université médiévale, au temps de saint Thomas et saint Bonaventure, n’est pas née de la seule accumulation des savoirs et du génie des individus, mais d’une réforme spirituelle profonde, qui a renouvelé les conditions de la vie intellectuelle. C’est àpartir de saint François d’Assise et de saint Dominique que naissent saint Bonaventure et saint Thomas d’Aquin. Les fondateurs des Ordres mendiants n’avaient pas d’abord une visée intellectuelle, mais ecclésiale et évangélisatrice. La réforme de la vie chrétienne a porté comme par surcroît des fruits d’intelligence théologique. Au XVIIè siècle, on voit apparaître toute une autre série de figures théologiques remarquables, dont certaines ont donné naissance aux formes de l’érudition et du savoir critique contemporain. Leur genèse fut la même. Que l’on pense àla ferveur mystique du XVIIè siècle français, y compris dans ses errements et ses tensions. La réforme spirituelle qui a suivi le concile de Trente en France engendra une floraison théologique née dans les conditions d’une réforme religieuse forte et exigeante. Que l’on songe encore au paradoxe de saint Ignace de Loyola, cet homme d’action qui, en vertu d’une illumination spirituelle déterminante et fondatrice, donna naissance àun corps qui produira des générations de théologiens jusqu’en notre siècle.

La première condition ecclésiale d’une production catholique de la théologie est de susciter des lieux de vie, de communion et de travail, dans l’Esprit Saint.

La deuxième condition tient àla constitution de l’Eglise. A-t-on tiré toutes les conséquences de l’enseignement de Vatican II sur la charge doctrinale des évêques, exprimée notamment dans Lumen gentium ?

Le rôle propre des évêques est d’assumer la responsabilité de l’enseignement de la foi, et donc aussi de la théologie. L’évêque représente-t-il seulement une instance de vérification, ou a-t-il reçu la charge de favoriser, de susciter le travail, la recherche et l’enseignement de la théologie ? La réponse est évidente.

Le rôle des évêques est aussi de susciter la participation des laïcs au travail théologique : il ne s’agit pas seulement de permettre àceux-ci de suivre des études cléricales, il faut assurer àtous, dans le respect et la confiance, les conditions indispensables àleur formation, dans la communion du sacerdoce commun. L’évêque doit dès lors appeler et rassembler des personnes - prêtres, laïcs et religieux - àqui il confie une mission théologique. Qu’il prenne les initiatives institutionnelles nécessaires àcet effet. Car une convivialité intellectuelle et spirituelle ne suppose pas seulement le milieu matériel de la communauté chrétienne priante ; il faut encore, àceux et celles qui participent àce travail, une connaissance mutuelle, une familiarité, J’ascèse de la charité, l’éducation au dialogue et au respect d’autrui. Une fraternité chrétienne est l’une des conditions de l’élaboration d’une oeuvre théologique qui, venant d’un corps, est destinée àun corps. Cette fraternité, construite dans un long apprentissage, suppose des groupes déterminés, où apparaît la grâce de l’évêque qui en encourage la création.

Troisième condition : veiller aux exigences propres du travail théologique. L’évêque n’a guère àdéterminer les règles scientifiques utilisées par le théologien. Il doit rappeler l’originalité du travail théologique enraciné dans l’acte de la foi ecclésiale. Il doit réunir les conditions d’une production théologique inscrite dans la communion de l’Eglise et pour sa mission pastorale.

a) Première exigence. Le travail théologique demande un lien substantiel entre la profession de foi et les textes qui l’expriment. L’étude critique et scientifique des textes, normatifs ou expressifs de la foi et de la prière de l’Eglise, ne peut faire l’économie de l’acte de célébrer et de prier qui rend les participants acteurs de ce qu’ils énoncent. Il y aurait contradiction àce que ceux qui sont chargés d’oeuvrer ensemble pour recevoir et transmettre le trésor théologique ne puisent pas ensemble aux sources de la vie chrétienne que l’Eglise ouvre àses fidèles : l’Eucharistie et les sacrements de la foi.

b) L’étude de l’Ecriture sainte est comme « l’âme de la théologie  » (Dei Verbum § 24, Optatam totius § 16). Lue dans la Tradition de l’Eglise, l’Ecriture sainte oblige les théologiens às’interroger sur leur relation au texte même et au mystère qu’il recèle (res et verba). Le théologien ne peut pas faire abstraction de sa relation croyante àl’Ecriture inspirée où s’est exprimée la Révélation, source vive de la pensée théologique.

L’évêque est le témoin authentique du don de l’Esprit accordé dans l’Eglise aux théologiens pour recevoir et livrer la Parole de Dieu. La charge de l’évêque n’est pas de contraindre l’oeuvre théologique àla répétition des énoncés dogmatiques ; mais il lui revient de susciter la démarche de foi inscrite dans l’aventure intellectuelle, dès le moment où celle-ci se veut théologique, àl’écoute de la Parole du Dieu vivant.

L’Eglise attribue àcertains une autorité particulière, en leur donnant le titre de « docteur  ». La diversité des oeuvres montre l’originalité spirituelle du travail théologique. Sainte Catherine de Sienne et sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus furent déclarées « docteurs  » de l’Eglise. Pas plus que saint Bernard ou saint Grégoire, que Thérèse de Jésus ou Jean de la Croix, elles ne peuvent être assimilées àceux que nous appelons aujourd’hui des universitaires. Mais l’Eglise reconnaît dans leurs oeuvres des gestes de raison éclairée par la foi, et communicables aux fidèles, des dons de l’Esprit dont les fruits de sagesse illuminent ses enfants. L’Eglise, en reconnaissant ses docteurs, donne àses théologiens des modèles. Elle atteste l’irréductibilité de la sagesse et du savoir théologiques àces disciplines, que l’université d’aujourd’hui définit par l’objectivation, la rigueur formelle ou l’herméneutique. L’Eglise, en définissant la théologie d’une façon large et généreuse, subordonne le travail critique àl’acte théologal lui-même ; comme l’étude de la littérature est subordonnée àla littérature et ne se justifie que pour permettre aux hommes d’en goà»ter les oeuvres. Ainsi, que la théologie n’étudie la lettre de l’Ecriture que dans la docilité àl’Esprit Saint qui l’a inspirée et qui conduit son Eglise àsa vérité plénière.

c) Troisième exigence. La vie théologique ne peut être suscitée en dehors d’un geste de transmission. Elle est destinée àcommuniquer la vérité de la foi, àla donner en partage. C’est en raison d’une charge d’enseigner que le théologien travaille en missionnaire. Dans l’Eglise, il approfondit et développe la doctrine qui est proposée comme une source de vie. L’oeuvre théologique concourt àla mission d’évangélisation des cultures. La théologie s’inscrit dans la vie apostolique, qui enfante la communion de la foi àtravers les générations et atteste en toute diversité la catholicité de l’Eglise. Le théologien est un enseigné et un enseignant qui pratique la gratuité et l’échange des dons. L’évêque, bon pasteur, donnera généreusement aux théologiens les temps et les moyens de ce zèle missionnaire.

d) Enfin, la liberté du théologien repose sur la liberté des enfants de Dieu. L’évêque aimera et respectera cette liberté spirituelle. Bien sà»r, la gestion humaine de cette liberté peut connaître contradictions et épreuves. Mais la tension entre la charge magistérielle des pasteurs et le rôle du théologien atteste le déploiement de la force de l’Esprit dans le labeur et la communion de l’Eglise pérégrinante.

Dans l’obéissance àDieu et dans l’humilité fraternelle, que le pasteur veille àla fidélité dans l’intégrité de la foi, et, dans la même obéissance et la même humilité, que le croyant théologien atteste l’éternelle nouveauté de la Révélation divine. La même docilité est demandée aux étudiants et étudiantes en théologie : la confiance accordée est mesure de la croissance dans la foi et confirmation de la liberté dans l’Esprit. Uinstitution d’échanges et de dialogues entre évêques et théologiens, professeurs et étudiants, est un gage concret de communion et de liberté.

La célébration de l’Eucharistie, la lecture de l’Ecriture sainte dans la foi confessante, la transmission zélée de la Révélation, l’amour de la liberté spirituelle constituent des conditions concrètes de la pratique de la théologie dans un monde sécularisé.

Respecter la nature propre de la théologie, honorer la charge doctrinale reçue avec l’Episcopat, prier et peiner pour que se découvrent des communautés de prière et de vie chrétienne, telles sont les conditions ecclésiales qu’il appartient aux évêques de restituer pour rendre àla théologie toute sa fécondité dans le temps de la nouvelle évangélisation de l’Europe.

Cardinal JEAN-MARIE LUSTIGER*

octobre 1999

Texte rédigé àl’occasion du Synode des Evêques d’Europe

Juin 2000



Revue Etudes
14 rue d’Assas - 75006 Paris
Tél. : 01.44.39.48.48 - Fax : 01.40.49.01.92


http://perso.wanadoo.fr/assas-editions/assas-f.htm





Buddhaline

E-mail: Partenaires: O.Vision | Yoga Vision | Karuna | Matthieu Ricard