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Eugen Herrigel

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L’art du tir àl’arc

Comment un art martial comme le tir àl’arc peut amener son pratiquant jusqu’àla réalisation

Par Eugen Herrigel

Un. jour je demandai au Maître :

– Comment la flèche peut-elle être tirée si Je ne la tire pas ?

– C’est Cela qui tire, me répliqua-t-il.

– Je vous ai entendu dire cela plusieurs fois, laissez-moi donc poser ma question autrement : comment puis-je tirer en m’oubliant moi-même si je ne suis pas en cause ?

– Cela se manifeste au point de la plus extrême tension.

– Et qui est ou qu’est Cela ?

– Lorsque vous l’aurez compris, vous n’aurez plus besoin de moi. Mais si j’essayais de substituer une explication àvotre propre expérience, je serais un maître détestable. Cessons donc de parler et continuez àvous exercer.

Et un jour, comme je venais de tirer, le Maître s’inclina profondément et interrompit la leçon.

– Cette fois, Cela a tiré, s’écria-t-il àma grande surprise.

Lorsque je compris enfin ce qu’il voulait dire, je ne pus me défendre d’un mouvement de joie.

– Je n’ai pas dit cela pour vous flatter, me dit le Maître d’un air sévère. Ma constatation ne devrait pas vous toucher, ni mon salut, qui ne vous était pas adressé car vous n’êtes pour rien dans ce coup. Cette fois vous avez su vous oublier au moment de la plus haute tension, en sorte que votre tir est tombé de vous comme un fruit mà»r. Continuez àvous exercer comme s’il ne s’était rien passé.

– J’ai peur de ne plus rien comprendre, dis-je au Maître. Même les choses les plus simples sont devenues confuses. Est-ce moi qui bande l’arc ou est-ce l’arc qui me fait atteindre au point de la plus haute tension ?

Est-ce moi qui touche la cible ou est-ce la cible qui me touche ? Cela est-il de nature spirituelle lorsqu’on le voit avec les yeux du corps et de nature corporelle lorsqu’on le voit avec les yeux de l’esprit ou tous les deux àla fois, ou ni l’un ni l’autre ? L’arc, la flèche, la cible et le moi, tout cela se confond au point que je ne puis plus le séparer. Même mon désir de le séparer a disparu, car dès que je prends l’arc et que je tire, tout devient si clair , si évident, si ridiculement simple...

– Enfin ! dit le Maître. Enfin la corde de l’arc s’est détendue en vous !

Décembre 2000








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