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José Pereira

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Débat islamo-chrétien : Jésus, de l’Evangile au Coran

Rachid Benzine et Christian Delorme confrontent leur conception de Jésus, point de rencontre mais aussi de divergence entre l’islam et le christianisme.

Par José Pereira

Rachid Benzine et Christian Delorme, ont écrit, en 1997, Nous avons tant de choses ànous dire (1). Un ouvrage dans lequel ils livraient leur expérience personnelle du dialogue interreligieux., ils confrontent aujourd’hui leur conception de Jésus, point de rencontre mais aussi de divergence entre l’islam et le christianisme.

Rachid Benzine pourriez-vous revenir sur cette ³ rencontre ² avec Jésus, que vous évoquez dans votre livre ?

Rachid Benzine : Cela s’est fait, avant tout, àtravers une expérience humaine : la rencontre de chrétiens engagés dans le milieu associatif, notamment dans la lutte contre l’exclusion. C’est grâce àcette expérience que j’ai pu découvrir, par hasard, les Evangiles et en particulier Matthieu XXV-35 (2). Jusque-là, je ne connaissais de Jésus que ce qu’en dit la tradition musulmane et cette découverte n’a fait que confirmer ce que j’avais senti vivre auprès des chrétiens que j’avais côtoyés. Jésus est un personnage qui nous oblige ànous tourner vers nous-mêmes et ànous poser ce problème de conscience : que fais-tu de ta vie, de ta foi ? Mais il reste pour moi un simple modèle de soumission àDieu. Il illustre le fait de s’appauvrir pour se donner àLui.

Christian Delorme, retrouvez-vous dans ce que vient de dire Rachid Benzine votre propre idée de Jésus ?

Christian Delorme : Pour ce qui est du regard que l’on peut poser sur Jésus-homme, nous sommes totalement d’accord. Comme lui, je suis sensible àce Jésus de Matthieu XXV-35 qui manifeste une proximité totale avec les plus souffrants. Si on me demandait ³ Qui est Jésus ? ², le premier terme qui me viendrait àl’esprit serait celui d¹³ Ami ². Jésus est celui qui se fait l’ami de chacun d’entre nous, qui nous aime comme Dieu aime. Mais, pour moi, il n’y a pas de doute : ce Jésus, venu partager en tout notre humanité, jusque dans la mort, appartient depuis toujours àl’être même de Dieu. Cela ne remet d’ailleurs pas en cause le monothéisme biblique : il n’y a qu’un seul Dieu, mais ce Dieu est communion. Il est amour. Un amour qui se donne et se reçoit.

Sur ce point, Rachid Benzine, vous ne suivez plus Christian Delormes

R. B : Le Coran dit clairement que Jésus n’est qu’un homme parmi les hommes. C’est un prophète et, même si àcertains égards il est privilégié par Dieu, il n’agit qu’avec Sa permission.

C. D : Je ne veux pas polémiquer, mais ce qui, pour un chrétien, est intéressant dans le Coran, c’est qu’il donne àJésus des titres qu’il n’attribue àaucun autre envoyé. Il est le Messie, l’Esprit de Dieu et son Verbe. Trois titres qui croisent la foi chrétienne, même si, bien sà»r, les musulmans ne leur donnent pas la même signification. On voit bien, tout de même, que Jésus est un prophète àpart dans le Coran. D’autant plus àpart qu’il est encore vivant, car élevé par Dieu, alors que Muhammad, lui, est bien mort.

R. B : Jésus a certes reçu une dignité éminente. Il est annoncé par un précurseur (3), naît d’une vierge, et vient avec une nouvelle loi, comme Noé, Abraham et Moïse. Il est vertueux, considéré comme un signe pour les mondes et, en effet, il n’est pas mort. Il est vivant et reviendra àla fin des temps. Mais la tradition musulmane précise qu’il reviendra comme musulman qu’il mourra àMédine, où il sera enterré près du Prophète. Jésus n’est pas Dieu, il n’est pas le troisième d’une triade (4) et seuls 70 des 6236 versets du Coran lui sont consacrés. Pour les musulmans, d’ailleurs, c’est le Coran qui est consubstantiel àDieu et non Jésus. Ce dernier n’est peut-être donc pas un point de convergence, mais plutôt un objet de polémique.

Pensez-vous aussi, Christian Delorme, que Jésus soit avant tout une pomme de discorde entre l’islam et le christianisme ?

C.D : C’est plutôt la compréhension que les croyants des deux religions ont de lui qui pose problème. Il y a trois affirmations fortes de la foi chrétienne qui sont irrecevables pour les musulmans : la préexistence du Christ comme parole éternelle, ‘¹incarnation de Dieu qui se fait complètement homme et la mort sur la croix, considérée comme une condamnation indigne.

R.B :Làoù je ne rejoindrais pas Christian, c’est effectivement au sujet de l’Incarnation. Il me semble, d’ailleurs, que guérir les lépreux, transformer le monde, les regards autour de soi, c’est plus fort de la part d’un homme que d’un dieu.

C. D : Moi, j’ai le sentiment que les musulmans ne vont pas jusqu’au bout de ce que le Coran leur dit de Jésus. J’ai l’impression que la tradition musulmane a privilégié la figure de Muhammad comme modèle de croyant àla figure de Jésus comme témoin exceptionnel de Dieu. D’après ma lecture du Coran, Jésus est de beaucoup supérieur àMuhammad. Ce dernier y est présenté comme un homme capable de pécher, de se tromper. Il est même réprimandé par Dieu, alors que Jésus, lui, apparaît comme un être parfait. Et, s’il a été élevé , où est-il ? Dans un placard, quelque part dans les cieux ?

R. B : Je ne parlerais pas en termes de supériorité. Le Prophète de l’islam a dit : Dieu envoie des prophètes pour rappeler Son unicité .Il n y a qu’un seul Dieu et pas de messager supérieur àun autre. Pour les musulmans, Muhammad est le dernier des prophètes, venu avec la dernière révélation, le Coran. Une révélation qui englobe les autres traditions, comme le christianisme englobe, pour les chrétiens, le judaïsme. Je ne pense pas qu’on puisse dire que Jésus soit supérieur et, si les musulmans s’intéressent àlui, c’est uniquement comme modèle de soumission. Dans le Coran, Dieu lui demande : As-tu dit que toi et ta mère étiez des dieux ? . Et Jésus répond : Si je l’avais dit, tu l’aurais su ‘ (5).

C. D : Je crois, pour ma part, que la compréhension de la Bible, comme celle du Coran, ne sont pas closes. On ne sait pas ce que, demain, l’histoire des peuples chrétien, juif et musulman vont permettre d’y découvrir de neuf. Les dévoilements sur la personne de Jésus, dans le Coran, n’ont, sans doute, pas été exploités par les musulmans parce que l’islam s’est très vite trouvé en conflit avec l’Occident chrétien. Du même coup, on a probablement forcé des deux côtés ce qui séparait. On ne peut pas évacuer si facilement certaines affirmations coraniques sur Jésus, même si la dénonciation de la foi trinitaire est mise dans sa bouche. Lorsque le Coran dénonce la foi chrétienne, il ne vise peut-être que certaines sectes qui, àcette époque-là, vénéraient une Trinité familiale (6) dans laquelle les chrétiens ne se reconnaissent plus.

R. B : Je pense qu’àpartir du moment où la négation du christianisme est mise dans la bouche de Jésus, on ne peut pas trouver dans le Coran d’approche chrétienne, au sens où tu la vis. Certes, Jésus y occupe une place privilégiée, mais sa divinité y est clairement niée. De telles polémiques, de toute façon, d’autres les ont déjàeues bien avant nous. Il va falloir àun moment ou àun autre s’arrêter et prendre conscience des différences insurmontables qui nous séparent. Il y a d’autres façons de se rencontrer. En entrant en amitié les uns avec les autres, par exemple.

– (1) Ed. Albin Michel, coll. Paroles de vie ; réédition, 1998, coll. Espaces libres.
– (2) Car j’ai eu faim et vous m’avez donné àmanger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné àboire ; j’étais étranger et vous m’avez accueilli ².
– (3) Jean le Baptiste.
– (4) Ne définissez pas Dieu comme le troisième d’une triade, il n’est de -dieu qu’un dieu unique ², Coran, V-73.
– (5) Coran, V-116.
– (6) Le Père, le Fils et la Vierge Marie.

Notices :

Rachid Benzine est maître de conférences en sciences économiques àl’université de Paris X (Nanterre). Enfant de Trappes, en banlieue parisienne, il s’est très tôt tourné vers l’action associative dans son quartier. C’est là, aussi, qu’il s’est initié au dialogue interreligieux, grâce àla rencontre de chrétiens engagés. Passionné de théologie, il est membre fondateur de l’association L’Hospitalité d’Abraham, qui réunit juifs, chrétiens et musulmans.

Formé àla prêtrise dans un quartier populaire de Lyon, Christian Delorme a, dès son ordination, été mis en contact avec les jeunes musulmans de la ville. Engagé dans de nombreuses luttes sociales et politiques, ce fervent admirateur de Martin Luther King s’est battu sans relâche contre les préjugés attachés àl’islam. Aujourd’hui, celui que l’on a surnommé le curé des Minguettes reste un acteur convaincu du dialogue islamo-chrétien.

Propos recueillis par José Pereira



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