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Dr Jean-Marc Mantel

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La médecine au risque de la compassion

Dans cet entretien, le Dr Jean-Marc Mantel, psychiatre, exprime la nécessité d’enraciner la pratique médicale dans une dimension spirituelle d’amour et de compassion authentiques. Mais l’amour ou la compassion peuvent être parfois vécus comme un risque dans le milieu des soins. La parole des soignants n’est pas toujours libre, compte tenu des mécanismes de défense mis en place dans l’institution qui préviennent la vérité et la transparence dans la relation àl’autre.

Par Dr Jean-Marc Mantel

Entretien avec Sofia Stril-Rever réalisé pour la revue Dharma

Sofia Stril-Rever - Comment en êtes-vous venu àressentir la nécessité d’intégrer la sagesse et la spiritualité dans les soins ?

Dr Jean-Marc Mantel - La sagesse m’a rencontré lorsque mon besoin de vérité était suffisamment intense pour l’appeler. Elle est venue par l’intermédiaire d’instructeurs, qui ont répondu àmon questionnement, et ont orienté ma compréhension vers ce que je cherchais.

S.SR -Le terme d’instructeurs n’est pas courant. On parle de guide, de maître spirituel. Qu’entendez-vous par instructeur ?

Dr Jean-Marc Mantel - Instruire signifie libérer de l’ignorance. Le rôle de l’instructeur est d’éveiller la présence qui vous habite, par le simple fait de la présence qui rayonne àtravers lui ou elle. Il s’agit d’un travail passif par l’intention, mais actif par le pouvoir de transformation du silence de la présence. Guide, maître ou instructeur sont des dénominations pointant toutes vers le canal utilisé par la conscience pour s’exprimer.

S.SR - Quels instructeurs ont plus particulièrement accompagné votre quête spirituelle ?

Dr Jean-Marc Mantel - Le premier choc a été la rencontre avec les écrits de Krishnamurti, juste après sa disparition. C’était la première fois que je voyais, écrit sur le papier, une description aussi parfaite de ce que vivait mon intériorité. J’ai été ensuite sensible aux écrits de Sri Aurobindo, percuté par l’enseignement de Ramana Maharshi, puis ai rencontré Jean Klein qui a été mon instructeur direct.

En raison de ma formation et pratique de psychiatre, la nécessité s’est imposée d’intégrer une compréhension globale dans la pratique thérapeutique. Ayant réalisé que les congrès sont une occasion exceptionnelle de rencontres et d’émergence d’amour, l’idée m’est venue de mettre en place des rencontres montrant la possibilité d’unir la sagesse àla santé mentale et àla psychiatrie.

C’est ainsi qu’une trentaine de congrès ont eu lieu, en France et dans divers pays, depuis 1994. La première de ces rencontres s’est tenue àLyon, en 1994, sur le thème de "Méditation et Psychothérapie". Les autres rencontres ont exploré de nombreux thèmes tels que "l’approche spirituelle de la dépression", "l’approche spirituelle de la peur", "l’approche spirituelle des psychoses", "suicide et spiritualité", etc. Une fois que nous avons été touchés par l’intemporalité de la conscience, il n’est plus possible de rester dans une perspective spatio-temporelle qui exclut la verticalité.

S.SR - Est-ce que les nombreux congrès que vous avez organisés ont été suivis d’actions de terrain ? Avez-vous recommandé certains protocoles pour aider par exemples les suicidaires, les personnes déprimées ou psychotiques ?

Dr Jean-Marc Mantel - Les congrès ont surtout permis d’éveiller une intuition spirituelle chez les thérapeutes qui y ont participé. L’intuition spirituelle est ce sens particulier qui nous fait appréhender le petit avec le regard du grand, le moi avec le regard du Soi. Les circonstances n’ont pas permis la mise en place de lieux d’accueil et de soins àorientation psycho-spirituelle, comme nous en avions le projet. Mais ces lieux vont fleurir prochainement, car ils répondent àune nécessité. Nous avons évité de mettre en place des protocoles ou équivalents, afin de laisser chacun libre d’agir en fonction de sa sensibilité et de la compréhension qui est la sienne. La technique mise en forme devient aliénante. L’inspiration créatrice a besoin d’espace pour se déployer. C’est de cette intuition que naît l’action juste, libérée du poids du moi. La dépression et le désir de suicide sont l’expression d’une quête de vérité qui ne parvient pas às’exprimer dans la dimension restreinte de l’ego. Le rôle du facilitateur est d’aider àl’orientation de la compréhension et àl’abandon de la croyance que le bonheur appartient àl’objet. La psychose est une autre forme de "décentrage", dans laquelle les mirages de l’esprit sont confondus avec la réalité. Il s’agit d’une expansion de l’habituelle tendance àconfondre le faux avec le vrai.

S.SR - Je voudrais comprendre pourquoi la parole des soignants, en général, n’est pas libre. Ils se donnent rarement le droit d’utiliser des mots tels que compassion, amour, tendresse, coeur, et préfèrent utiliser un discours médicalisé parlant de relationnel, d’affect etc. Parfois, j’ai noté que leur réaction peut être violente vis-à-vis d’acteurs extérieurs, tels que les accompagnants par exemple. Ils se sentent volés, frustrés en quelque sorte, de ce qu’ils n’arrivent pas àexprimer, alors que des personnes telles que l’écrivain Philippe Labro, Marie de Hennezel ou Denis Ledogar, parlant le langage du coeur, peuvent le faire. Quels sont les mécanismes de défense en jeu ?

Dr Jean-Marc Mantel - Le savoir est une contrainte. Il enferme l’esprit dans le connu. Le moi s’attache au savoir et en fait une église. Des systèmes de défense se mettent en place, qui sont en fait destinés àmaintenir le moi dans l’illusion de son existence. Tout ce qui touche àson intégrité est expérimenté comme un danger, et est écarté. L’amour et ses multiples expressions n’a pas sa place dans les ouvrages psychiatriques, médicaux et scientifiques. C’est pourtant lui qui nous cherche, et il est ce vers quoi tend toute quête. Mais l’amour est souvent confondu avec le romantisme ou l’attachement. Une telle perspective éloigne de la nature de l’amour, qui est liberté et ouverture. L’approche scientifique, appliquée àl’investigation intérieure, amène àdiscerner le faux du vrai. La vision de ce que nous ne sommes pas, projection, concept ou pensée, requiert la force de la discrimination, alliée àl’amour du vrai. C’est cette alliance qui évite une connaissance desséchée ou des croyances erronées.

S.SR - J’ai moi-même, bien involontairement, gêné une infirmière en lui faisant part d’un ressenti profond. Nous étions ensemble auprès d’une patiente qui mourait et l’infirmière lui a fermé les yeux avec tendresse. Je lui ai dit que je me demandais comment, après 20 ans de service, elle arrivait àavoir encore des gestes qui n’étaient pas seulement professsionnels, mais pleins d’humanité. Elle ne m’a pas répondu, plutôt gênée, et la psy m’a dit plus tard qu’en fait l’infirmière est appréciée sur la compétence de ses gestes, elle doit être précise et technique. Cette même psy a pourtant ajouté que c’est la tendresse qui donne son sens au geste thérapeutique. J’aimerais savoir comment vous analysez la liberté de la parole et du geste des soignants. Ont-ils le droit àla compassion ou la compassion est-elle un droit qu’ils se donnent ?

Dr Jean-Marc Mantel - L’expression de l’amour n’est guère favorisée, dans notre civilisation, car elle est souvent confondue avec l’attachement, propre àla saisie du moi. Un amour délivré du besoin de la personne est libérateur. Nos actes sont le prolongement de notre vécu. Nous agissons comme nous sommes. La parole, le toucher et le regard sont l’expression de l’être. Lorsqu’ils sont mêlés aux besoins du moi, ils deviennent chargés d’une attente qui enchaîne. Le soignant n’échappe pas àcette règle. Il est prisonnier de lui-même, de l’attachement àl’idée qu’il se fait de lui-même, de l’attachement àl’idée d’être un soignant. Voyez-vous, se prendre pour un soignant est une aliénation. Cette identification maintient le patient dans la croyance qu’il est malade, et l’éloigne de l’éveil àla nature de paix et de silence qui l’habite.

S.SR - Y a-t-il un risque de la compassion ?

Dr Jean-Marc Mantel - Le seul risque de l’amour est la disparition de celui qui cherche àaimer ou être aimer. Sans lui, vous êtes amour. Le médecin a tout àrisquer dans l’expérience de l’amour, et notamment ce qu’il croit être son identité àlaquelle il est attaché et identifié. Celui qui est animé par le désir de soigner ne peut que réaliser, tôt ou tard, qu’il doit mourir àlui-même pour réaliser son désir. Tant qu’est maintenue une identité factice, l’illusion perdure et la souffrance aussi. Un esprit conditionné ne peut éveiller le sens de la liberté.

S.SR - Dans votre métier de psychiatre, pouvez-vous expliquer comment en intégrant la sagesse àla thérapie vous avez pu aider certains patients àse reconstruire ?

Dr Jean-Marc Mantel - La seule aide que le thérapeute peut apporter est celle qui passe àtravers la présence qui l’habite. Le reste n’est que manipulation. La présence appelle la présence. Le son du silence, lorsqu’il résonne, balaye le doute et la confusion. Sans soignant et sans soigné, la conscience est la seule réalité.

S.SR - Comment la distinction entre douleur et souffrance est-elle vécue par le médecin ? Il est censé traiter la douleur. La prise en charge de la souffrance implique d’entrer dans la dimension de la compassion. Les études médicales y préparent-elles ? Est-ce un choix personnel ?

Dr Jean-Marc Mantel - La souffrance est souvent confondue avec la douleur. La douleur est l’expression d’une réalité organique. La souffrance est le refus de cette réalité, le refus du corps, de la sensation et de la vie telle qu’elle est. La souffrance peut disparaître par le pouvoir de l’acceptation. La douleur est alors ressentie dans des limites plus acceptables, car non stimulée par la défense d’un moi qui refuse. Les études médicales ne préparent qu’àl’exploration des origines de la douleur organique. Elles ont encore peu découvert le pouvoir de transformation de l’acceptation, qui permet aux énergies fixées de se diluer dans la conscience observante. Les symptômes sont une expression de ces fixations, et sont donc améliorés par une juste attitude àleur égard. Mais comprendre une telle perspective implique une vision claire de notre propre fonctionnement, ce qui n’est pas courant. L’autre est considéré comme différent de nous. La vision que l’autre est en nous, qu’il est le prolongement de nous-même, n’est pas éveillée. Tant qu’une vision séparatiste sera maintenue, la médecine restera dans la croyance que le mal est dans la maladie, et ne verra pas que la seule maladie est de se prendre pour ce que nous ne sommes pas.

S.SR - Comment la prise en charge de la souffrance des autres affecte-t-elle le vécu de la souffrance personnelle du thérapeute ?

Dr Jean-Marc Mantel - La souffrance est le reflet d’une défense. Le moi lutte pour sa survie. Tant que le thérapeute est identifié àson corps et àson mental, il voit l’autre comme un corps et un mental, et oublie la conscience dont il est l’expression. La souffrance stimule alors la souffrance, et crée un écho contracté, qui empêche une relation saine et libératrice. Une relation saine et libératrice est une non-relation, dans le sens où moi et l’autre ne sont pas coupés de la source qui les contient. C’est en déplaçant le regard de la personne àla conscience, de la fraction àla globalité, que la souffrance apparaît telle qu’elle est, simple expression d’un moi qui cherche àréaliser sa nature profonde.








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