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Yves Guerre

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> Intégration > Société > Ethique et action


Professionnalisation de la médiation : histoire d’un rapt

Le développement de la médiation nous met cruellement face ànos insuffisances. Nous pensons en termes d’intermédiaires et de professionnalisation parce que, fondamentalement, nous
ne nous faisons plus confiance.

Par Yves Guerre

La médiation ou l’échec historique de l’éducation populaire.

Le recours àla médiation (judiciaire, sociale, interculturelle, culturelle, scolaire, familiale, journalistique, politique, etc.) est àpeu près aussi récurrent que l’injonction participative. Nous voudrions essayer de montrer ici que ce recours n’est pas « innocent » et en quoi il constitue une spoliation qui couronne un mouvement de privatisation culturelle amorcé depuis longtemps déjà, mouvement vraisemblablement mortel pour nos rapports sociaux.

Parmi tous les constats et les bilans auxquels la génération àlaquelle j’appartiens (c’est-à-dire née juste après la seconde guerre mondiale) doit procéder, pointent deux récifs sur lesquels sont venues s’échouer les utopies.

Tout d’abord, nous devons admettre que l’élan que nos pères ont initié par leur expérience de résistants, pour ceux qui l’ont été, s’est totalement retourné contre les valeurs qui animaient ses promoteurs. On sait aujourd’hui ce qu’il est advenu de la volonté de collectiviser, en les nationalisant ou en les mutualisant, un certain type de pouvoir économique (EDF, SNCF), une politique de fin du temps de travail (retraite par répartition) ou de garantie sanitaire (sécurité sociale). On sait également ce qu’est devenu le projet d’accession àla culture et, plus généralement, tout effort vers une démocratisation, que ce soit celle de l’école, de la cité, de la politique, des loisirs, de l’information, etc. Force est de constater que seuls les systèmes du commerce et du profit tiennent le haut du pavé et s’étalent continà»ment.

"Individualisme de masse"

Alors, il ne faut pas s’étonner si les relations au sein du « corps social » sont devenues ce que nous vivons. Le développement de l’individualisme de masse, conséquence de l’échec de la mise en collectif, a ouvert toute une série de crises dont nous devons assumer les conséquences. La progression de la marchandisation de la société a conduit àl’affaiblissement des solidarités dans le monde du travail. L’éclatement des structures familiales provoque une rupture du continuum générationnel. La mise en cause cruciale du rôle et du fonctionnement de l’école, accompagnée par le retrait de civilisation qui caractérise une politique culturelle féodale et malthusienne, conduit àla montée d’une barbarie que nous ne savons plus digérer. Enfin, pour arrêter provisoirement un inventaire peu reluisant, le non renouvellement des pratiques de citoyenneté et la sclérose du système politique débouche sur une rupture du lien fondant la Cité elle-même, qui voit monter la défiance réciproque entre citoyens, élus et experts de tous poils.

La quête d’un recours qui rendrait possible la négociation en assumant la fonction de conciliateur et d’intercesseur devient alors compréhensible, la médiation prenant entre chacun de nous la place qui était la nôtre et que nous ne pouvons plus tenir. Cherche às’effacer ainsi une carence de citoyenneté individuelle ou institutionnelle, quand les organisations remplissent imparfaitement ou plus du tout les missions qui leur étaient assignées. Plutôt que de réformer, on colmate.

Il a bien dà» se passer quelque chose pour que nous en arrivions àcette incapacité ànous corriger. À ce sujet, une hypothèse peut être avancée qui apparaît en filigrane derrière l’appel àla professionnalisation de la médiation. Cette hypothèse tourne autour d’une question très simple concernant un positionnement àpropos de l’expertise et de la maîtrise du savoir, qui constitue le deuxième récif.

"Collectivisation des problèmes et des questions"

Le projet « révolutionnaire » de nos pères a été clairement exprimé dans le manifeste de Peuple et culture. La philosophie profonde de l’éducation populaire était de postuler que chacun d’entre nous, quelle que soit sa situation, son histoire, sa culture, ses fonctions, dispose de la capacité de lire et de comprendre le monde dans lequel il vit. Et que, par conséquent, la connaissance doit se constituer de l’entrelacement et de la réciprocité de ces divers savoirs qui n’ont pas plus de valeur les uns que les autres (celui de l’expert technicien, de l’élu ou du simple citoyen). Ce postulat fonde parfaitement une vision de la société comme collectivisation des problèmes et des questions, des alternatives aussi. C’est de cette utopie qu’il faut partir pour comprendre combien elle a été défigurée par une action qui a développé son contraire en utilisant des moyens inappropriés et en oubliant la réciprocité et l’échange pour ne se concentrer que sur le versant éducatif : Condorcet a pris le pas sur le Vercors, la mission éducative sur celle de l’encouragement àla popularité !

Nous en sommes arrivés àune habitude culturellement dominante qui consiste àtoujours penser en termes d’intermédiaires et de professionnalisation, parce que nous ne nous faisons plus confiance. Si vous ne savez pas faire une lettre, allez consulter un écrivain public ; si vous ne savez pas vous distraire ou vous cultiver, allez chercher un animateur ; si les mécanismes de la société vous sont totalement opaques, cherchez un travailleur social (certaines familles sont parfois suivies par de véritables escouades) ; si les institutions ne remplissent plus leur mission, créons des professionnels de l’intermédiaire. D’ailleurs, l’information et la compréhension du monde nous ouvre la voie : les médias et leurs vestales (je veux dire les journalistes) sont maintenant les grands moralistes de ce monde. Et si vous ne parvenez plus àrien de rien de rien, cherchez dans l’imposante panoplie des intermédiaires le médiateur dont vous avez besoin.

Le réflexe de culture que j’évoquais consiste àne jamais parier sur l’intelligence et la capacité des populations que nous sommes et àtoujours considérer que notre nullité crasse ne mérite pas d’autre traitement que le recours àun métier qui n’ose pas dire son nom et qui n’a d’autre résultat (ce qui n’est déjàpas trop mal par les temps qui courent) que de multiplier les opportunités d’embauche pour toute une catégorie d’agents qui, sans cela, gonfleraient les statistiques du chômage.

"Policier de droite, éducateur de gauche"

Il est un domaine qui permet parfaitement de comprendre l’enjeu du problème : celui de la sécurité. Tout le monde, quel que soit son credo politique, semble s’accorder pour considérer que se pose ànos contemporains une question cruciale àpropos de la sécurité. La différenciation s’opère (et de moins en moins, semble-t-il) sur le traitement. Préventif de gauche, contre curatif de droite. Mais dans les deux cas, il s’agit d’avoir recours àune tierce personne qui va « s’interposer entre ». Policier de droite, éducateur de gauche : médiateurs professionnels gauche et droite confondues !

Cette fuite en avant dans l’externalisation du traitement de la conflictualité sur une tierce personne prétendument neutre ne fait que sanctionner notre incapacité àfaire confiance dans la solidité d’un corps social qui serait àmême de secréter ses propres anticorps, au lieu d’être toujours contraint de faire appel àdes traitements de cheval par sérum médiatique interposé. Elle sanctionne également notre incapacité àcerner et àtraiter les causes (faillite presque généralisée des fonctionnements institutionnels) pour ne parer qu’au plus pressé : faire disparaître les symptômes. S’opère ainsi l’économie d’un changement qui remettrait trop vertement àsa place les responsabilités des uns et des autres dans la situation àlaquelle nous sommes arrivés.

Car, enfin, plutôt que de travailler àdonner les moyens àla société (c’est-à-dire àchacun d’entre nous tous ensemble) de prendre àbras le corps les problèmes auxquels nous sommes confrontés, chacun semble vouloir s’engager dans une fuite en avant, qui consiste toujours àajouter un intermédiaire, au lieu d’encourager la gestion de la conflictualité en face àface et en personne.

Pour cela, deux conditions paraissent nécessaires : un projet politique (au sens d’une vision du fonctionnement de la société) et une méthodologie qui s’inscrive bien dans ce projet (au sens où les techniques ne sont guère que des conséquences d’une vision idéologique). La première concerne une vision collectiviste de la vie sociale et la reconnaissance de la conflictualité comme créatrice du lien démocratique. Quant àla seconde, nous pouvons nous retrousser les manches en comprenant qu’elle ne peut consister simplement àtransférer sur d’autres notre propre responsabilité de citoyen, mais qu’elle doit inventer, construire et entretenir des espaces de citoyenneté communautaires qui sont encore àvenir.
Alors la médiation sera peut être devenue notre propriété collective.

Dossier Territoires n°422, novembre 2001.



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