BuddhaLine Recherche Plan du site Partenaires Forum Annuaire Newsletter Buddhaline

Même rubrique

Définir la richesse : un choix de société - Patrick Viveret
Pluralité - Hubert Hausemer
Vers une société plus féminine - Jean-Claude Cartier
L’association d’idées, fondement de la pensée complexe - Jean-Louis Le Moigne
Laïcité, spiritualité, humanisme - Roger Lesgards
Penser politique avec Mounier - Jacques Le Goff
Associations en réseaux : du mythe au laboratoire - Valérie Peugeot
Autres textes
La paix ne peut être trouvée qu’en Dieu - Fraternet
Evolution et liberté - Hans Jonas
Nos leçons d’humanité - Anne Brigitte Kern
Le pouvoir des odeurs - Hélène Renaud
« Je m’appelle Dorjé Tseten  » ou des hommes descendus du ciel pour me sauver - Sofia Stril-Rever
Temps libre et intégration sociale : réussir l’éducation au XXIème siècle - Georges Friedrich
La gemmothérapie - Alexandre Koehler
Marc’O

Bookmark and Share
- imprimer

> Intégration > Société > Citoyenneté


À la recherche de la citoyenneté

Cet article sur le "devenir citoyen" éclaire la démarche d’un certain nombre de personnes s’exprimant àtravers trois structures ou "dispositifs"

Par Marc’O

"Ceux qui agissent et qui luttent ont cessé d’être représentés, fà»t-ce par un parti, un syndicat qui s’arrogeraient àleur tour le droit d’être leur conscience. Qui parle et qui agit ? C’est toujours une multiplicité, même dans la personne qui parle ou qui agit. Il n’y a plus de représentation, il n’y a que de l’action, de l’action de théorie, de l’action de pratique dans des rapports de relais ou de réseaux".

Gilles Deleuze

Cet article sur le "devenir citoyen" éclaire la démarche d’un certain nombre de personnes s’exprimant àtravers trois structures ou "dispositifs" : Les périphériques vous parlent - un journal -, Génération Chaos - un groupe d’intervenants s’exprimant àtravers la théâtralité - ; ces deux groupes expressifs sont issus et se retrouvent au sein du Laboratoire d’études pratiques sur le Changement1.

Le Laboratoire est àla fois un lieu de recherche, et un espace de production et de formation (au plan de la pédagogie, des méthodes pédagogiques, en tout premier lieu). Les périphériques vous parlent se veut tout autant une revue qu’un journal. Un journal, parce que nous tenons àsituer notre pensée dans le cadre de nos activités : communiquer en quelque sorte, au jour le jour, ce que nous sommes en train de faire et de débattre. Une revue, parce qu’un grand nombre d’articles concerne àla fois une réflexion sur nos activités et une prospection des terrains sur lesquels nous agissons.

Quelques remarques préalables pour délimiter les contextes de notre activité : par contexte, je me réfère strictement au sens que luidonne Birdwhistell : "Une définition succincte du "contexte"est qu’il s’agit d’un ici et maintenant ethnographique vérifié. Ce n’est pas un environnement, ce n’est pas un milieu. C’est un lieu d’activité dans un temps d’activité ; d’activité et des règles de signification de celle-ci - qui sont elles-mêmes de l’activité"2. C’est donc en termes d’activité que je parlerai de notre démarche pour un devenir citoyen.

S’expliquer en termes d’activité, c’est d’abord parler de sa démarche sur des terrains d’intervention divers où des langages, des modes de faire et de penser interagissent constamment les uns avec les autres, introduisant "la complexité" àtous les niveaux relationnels. La multiplication, aujourd’hui, des situations de plus en plus complexes introduit l’usage d’un outil, celui de la transversalité. La transversalité dans le cadre d’une activité visant un devenir ne peut reposer que sur une logique qui tend àproduire un savoir en le faisant émerger. Très précisément, je dirai qu’il s’agit de l’inventer, de le créer. Par là, la créativité s’offre comme l’élément constitutif de toute activité. Cette capacité de faire émerger des situations nouvelles repose sur la capacité des protagonistes d’opérer dans les infinis contextes de leur vie, contextes faisant réseaux, "maillage". Elle oblige, ainsi, àun décloisonnement interdisciplinaire constant. Ce que l’on nomme la transversalité devient, alors, "la condition citoyenne".

Le terme "citoyen" se réfère àla cité. Le Lexique de Politique Dalloz dit qu’elle est "la première organisation politique perfectionnée dont les citoyens sont àla fois gouvernants et gouvernés". De ce point de vue, le mot "cité" évoque un espace public citoyen, qu’il s’agisse d’un milieu urbain, rural, d’une ville, d’un quartier, d’une banlieue, d’un village. Dans lequel des individus, des communautés agissent et interagissent pour co-construire ensemble leur devenir, un devenir politique, précisons-le, dans la mesure où il y est question de gouvernants, de gouvernés et d’organisations.

De la citoyenneté, nous dirons qu’elle est l’activité d’individus, de groupes qui cherchent àla faire émerger et àlui donner consistance. Un tel énoncé a le mérite d’avancer qu’elle n’est définissable qu’àtravers l’activité même qui va la fonder, par lànous dirons qu’elle "fait culture". Cequi nous amène àsoutenir que c’est seulement àtravers les pratiques culturelles que les pratiques politiques pourront être renouvelées. "Cité", "citoyenneté", ces deux termes deviennent de plus en plus problématiques. La mondialisation de la société salariale réduisant, progressivement, les individus au rôle unique de consommateur, les destine essentiellement aux activités dépendant de l’économie de marché. L’expression citoyenne s’en trouve pratiquement réduite àl’exercice des seuls droits électoraux. La culture qui s’ensuit génère des pratiques sociales complètement soumises aux impératifs du marché, un marché considéré comme la source "naturelle" de l’essor humain.

Sortir de la culture "middle class", c’est en premier lieu rejeter ses pratiques culturelles, c’est concevoir d’autres pratiques, des pratiques citoyennes. C’est là, pour nous, un souci permanent. Génération Chaos, dans cette perspective, s’appuie sur une forme d’expression vivante qui repose sur la théâtralité, ce terme demandant àêtre quelque peu éclairé. Ainsi, le groupe Génération Chaos ne se considère pas comme un groupe de théâtre, il se compose de personnes qui utilisent la théâtralité comme un moyen de communication, et non pas àdes fins de représentation théâtrale. Ainsi aiment-ils, dans leurs interventions, rappeler cette phrase de Serge Daney : "L’information n’est pas un dà», mais une pratique". La théâtralité exige d’abord des protagonistes qu’ils circonscrivent la scène sur laquelle ils interviennent, une scène qu’ils considèrent comme "un théâtre des opérations". Le théâtre des opérations est moins la scène proprement dite que ce qui se passe dans l’ensemble d’un champ théâtral : salle et scène. En bref, avec la théâtralité, les rencontres et les manifestations publiques représentent pour nous des espaces/temps où favoriser, àpartir de propositions scéniques, les émergences citoyennes. Très concrètement, au plan de la citoyenneté, il va s’agir de "rendre possibles d’autres possibles", c’est-à-dire rendre possible l’émergence d’autres types de pratiques culturelles. Mais pour que ces pratiques puissent créer cette culture àfaire par les citoyens, il leur faudra des lieux où pouvoir les inventer, des lieux-cités que nous avons dénommés des Espaces Publics Citoyens. En l’état actuel des choses, la fondation de tels espaces publics offrirait aux "prétendants citoyens" les meilleures opportunités pour générer les premiers possibles d’un devenir citoyen. C’est làtout notre effort, ces derniers mois.

Pour en revenir aux pratiques citoyennes, elles soulèvent pour nous un problème très particulier, celui de la communication dans le cadre du vivant. Quelle réalité implique cette expression dans une telle conjoncture ? Il y va de la culture elle-même. Communiquer, c’est en premier lieu, au pied de la lettre, rendre commun. Ce qu’il s’agit de rendre commun, dès lors qu’il est question de la citoyenneté, c’est la réalité qui est donnée àvivre aux diverses communautés sociales. Le terme réalité, ici, renvoie àce que chacun perçoit comme son réel, le réel dans la cité. Bien sà»r, on est tout de suite tenté de se demander ce qui sépare la réalité de la perception que l’on peut en avoir. Merleau Ponty, àce propos, avance : "Ce n’est pas la peine de se demander si ce que nous percevons est réel puisque le réel est ce que nous percevons". J’accepte volontiers cette considération, dans la mesure où elle pousse les intervenants citoyens, moins àvouloir étudier une réalité sociale "en soi", qu’àessayer de percevoir les possibles qu’ils sont àmême de créer ensemble. Dans cette acception, on pourra dire de la réalité qu’elle s’invente ; elle se co-construit plutôt, àpartir d’une perception commune que les protagonistes se font de la situation àtravers l’action qu’ils mènent. C’est cette réalité àconstruire, au jour le jour, qui exige de s’appuyer sur des pratiques nouvelles, pratiques qui, de rencontres en expériences, seront susceptibles de créer des alternatives concrètes pour sortir de cette société salariale en crise."Oser l’exode !", dit André Gorz.

"Oser l’exode !", n’est pas une petite révolution. Le fait est que la société salariale, telle qu’elle s’impose au monde, aujourd’hui, dans sa visée de"globalisation", repose sur une idée fixe : "hors de l’économie de marché, pas de salut".Cette idée dominante, qu’on peut qualifier de "pensée unique", même s’il y a différentes manières politiques- hard ou soft - de l’interpréter dans différents pays ou àdes époques données, éloigne les consommateurs que nous sommes tenus d’être de l’idée d’une citoyenneté àfaire par tous et pour tous. L’être humain réduit àla condition de consommateur, c’est-à-dire renvoyé au bon usage des pratiques culturelles marchandes ,ne trouvera guère d’occasions, de lieux où se comporter en citoyen. C’est pour cette raison que nous tenons tant àconcevoir nos interventions publiques comme des sorties de cadre des pratiques culturelles en place. C’est dans cette conjoncture que l’artistique, dès lorsqu’il s’exprime dans le cadre du "vivant", peut jouer le mieux son rôle, en particulier en offrant des occasions, des manières d’agir, de penser et d’être (devenir) "autrement". On ne peut plus en rester àla seule critique, aussi acerbe soit-elle, de notre société et de sa culture ; elle ne suffit plus pour affronter les problèmes douloureux, complexes que génère partout dans le monde le déclin de la société salariale. Mais comment éclairer ce combat pour une autre culture ?

Bruno Latour, dans son livre La science en action, précise qu’"il n’y a guère de rapport entre la science et la recherche scientifique" ; par là, il appelle àdistinguer un savoir"déjàlà" d’un savoir "en train de se faire". Au même titre, cette distinction s’applique, pour nous, au terme "citoyen". Sous ce rapport, il ne trouvera son sens que dans la perspective d’une citoyenneté en train de se faire, en train de s’inventer. Sà»rement pas dans le cadre de l’idée d’une citoyenneté"déjà-là" qu’il s’agirait d’activer. C’est ce point de vue qui nous amène àavancer qu’on n’est citoyen qu’àle devenir. Par là-même, c’est "la créativité" et tous les problèmes concrets qu’elle dégage au plan de l’action qui vont s’imposer àla citoyenneté.

Sur le plan concret, - je me réfère ici ànos interventions publiques - un préalable se présente souvent ànous : toute concertation des partenaires ne peut s’envisager qu’àpartir d’un "faire ensemble" (une co-construction) qui prend corps et fait sens dans un "en train de se faire". L’activité commune qui se dégage alors implique constamment les outils, les moyens, les procédures de la créativité. Et ce sont les exigences liées aux processus de la créativité auxquelles les intervenants devront répondre. Cette procédure amène àrejeter un programme préalable conçu àpartir des compétences, des qualifications propres àchacun. La créativité privilégie la logique de l’émergence. Néanmoins, il n’est certainement pas question de rejeter les compétences individuelles ou collectives ; ce que les participants doivent surtout éviter, c’est que l’activité citoyenne elle-même ne soit noyée sous les certitudes qu’offrent àchacun son savoir expert ou sa fonction. La créativité ne peut opérer qu’àpartir des questions qui se posent àchacun quand il atteint les limites de son savoir. C’est ce que nous appelons "atteindre un seuil overflow"3, un espace qui exige de chacun de produire avec les autres sa connaissance àpartir de l’activité qu’il mène.

Sans doute, ces dernières considérations renvoient-elles àla recherche, àl’expérimentation, mais pas seulement, car la recherche, l’expérimentation n’ont de sens que si elles se concrétisent ("s’attestent") àtravers une production. Certes, le terme production a besoin alors d’être bien précisé. D’une part, il va qualifier une production, la production d’un objet matériel ou d’une Å“uvre de l’esprit, comme on dit, et d’autre part, il désignera la"production de soi" que la créativité génère. L’expression "production de soi", dans le cadre de la réalisation d’un projet, se rapporte, directement, au développement du savoir des protagonistes, un savoir qui, dans notre perspective, s’exprime sur trois plans, celui du savoir-faire, du savoir-penser et du savoir-être. Notons que cette double production, "production d’une Å“uvre" et "production de soi" dégage un troisième plan d’activité : la formation, une formation qui, dans une logique reposant sur la créativité, ne peut être qu’une auto-formation. La recherche, la production, la formation se conjuguent, dès lors, dans un même espace/temps de l’activité citoyenne. Et c’est àtravers cette relation, située dans un seuil "overflow", que la créativité va se révéler le meilleur"outil humain" pour construire ce devenir citoyen.

1. Le Laboratoire d’études pratiques sur le Changement a été créé en 1992 àl’initiative de Cristina Bertelli et Marc’O.

1. Birdwhistell, La nouvelle communication, Le Seuil.

2. Overflow : en informatique, le terme apparaît àl’écran lorsque l’on a dépassé les capacités mémoire de l’ordinateur. Sur un plan métaphorique, nous considérons "l’overflow" comme ce seuil où la question du savoir se pose"autrement".

Marc’O est chercheur, Metteur en scène. Fondateur du Laboratoire d’études pratiques sur le Changement



Transversales, Science et Cultures
21 Bd de Grenelle
75005 Paris
Tel : 01 45 78 34 05


http://www.globenet.org/transversales/





Buddhaline

E-mail: Partenaires: O.Vision | Yoga Vision | Karuna | Matthieu Ricard